Le pitch tourne dans les salles des profs, et il a le mérite de la constance : l'intelligence artificielle, c'est le truc, tous les emplois seront là, vos élèves décrocheront s'ils ne l'apprennent pas. Et pour rattraper le retard, les entreprises vous fournissent gracieusement ressources, programmes et formations. Souvent gratuitement. Souvent « pour le bien des enfants ».
Natasha Singer, qui couvre les technologies éducatives pour le New York Times depuis assez longtemps pour avoir vu passer toutes les modes, a décidé de ne plus faire semblant d'y croire. Dans son livre Coding Kids, elle démonte le mécanisme : quinze ans que l'industrie tech construit son influence dans les salles de classe avec exactement le même argumentaire. L'IA n'est pas une rupture. C'est un recyclage.
Le scénario a quinze ans, seul le logo change
Le précédent a un nom, une date et des sponsors : Code.org, 2013, chéquier de Microsoft, Google, Facebook et Amazon. À l'époque, on nous vendait déjà l'urgence, la pénurie de développeurs, l'employabilité de vos gosses. Une heure de code par-ci, un curriculum clé en main par-là. Sauf que le curriculum était en grande partie écrit par ceux qui vendaient la solution, que les établissements se sont équipés en outils propriétaires, et que des générations d'élèves ont été formées sur le logiciel du sponsor.
Quinze ans plus tard, mêmes acteurs, nouveau slogan. « Il faut apprendre à coder » est devenu « il faut apprendre à prompter ». La pénurie de développeurs est devenue la pénurie de « talents IA ». Le tour de passe-passe est identique : transformer une école publique en canal d'acquisition.
Suivez la facture, pas le communiqué
Le pro bono n'existe pas. Ce qui est offert aujourd'hui est facturé demain : licences, abonnements par élève, contrats-cadres, renouvellement d'équipements, formation continue des enseignants. Le tour de force, c'est de faire payer la collectivité tout en lui donnant l'impression qu'on lui fait une fleur. L'État budgétise moins, abdique le contenu pédagogique, et laisse le programme scolaire aux mains d'entreprises qui ont un modèle économique à défendre. Cherchez l'erreur : elle est dans la ligne budgétaire.
Et puis il y a les données. Des mineurs. Des millions. Comportement, progression, erreurs, temps passé, décrochage. Demandez à une direction d'établissement ce que deviennent ces données : vous obtiendrez un PDF de trois pages et un sourire gêné.
Qui se goinfre, qui se fait rouler
Se goinfrent : les plateformes, les éditeurs, et cette caste de consultants qui revend le même PowerPoint d'établissement en établissement en l'appelant « transformation numérique ». Se font rouler : les collectivités qui troquent un budget maîtrisé contre une dépendance technologique irréversible, et les enseignants à qui on refile en douce la charge d'apprendre un outil qui aura changé deux fois avant qu'ils aient fini de le maîtriser.
Les questions qu'on ne pose jamais en réunion
Qui valide la pédagogie derrière ces ressources ? Qui possède les données des élèves, et pour combien de temps ? Que se passe-t-il le jour où l'entreprise change de stratégie, double ses tarifs ou ferme son service du jour au lendemain ? Aucune de ces questions n'a sa place sur une plaquette commerciale. C'est précisément pour ça qu'il faut les poser à voix haute, devant les parents.
Alors on continue de confondre générosité et stratégie. Le mécène ne demande jamais de reçu. Il demande une dépendance.
Messieurs les dirigeants : si c'est vraiment gratuit, si c'est vraiment pour les enfants, publiez les contrats. Tous. Les clauses de données incluses. N'ayez pas peur. C'est juste un cadeau, non ?