Un communiqué qui s'ouvre sur « l'IA d'entreprise n'est plus une ambition future » a déjà perdu. Traduisez : on vous vend la même promesse depuis 2022, et parce qu'elle commence à sentir le réchauffé, on vous décrète qu'elle est devenue un fait accompli. Sans bilan. Sans audit. Sans un seul chiffre qui parle de résultats. On appelle ça une « révolution ». En français courant, on appelle ça une fuite en avant.
2 500 milliards : le chiffre magique qui ne prouve rien
2 500 milliards de dollars en 2026, + 44 % en un an. Le chiffre est rond, il est énorme, il est invérifiable. Et surtout : personne ne vous dit ce qu'il y a dedans. Les puces ? Le cloud ? Les licences ? Les honoraires des cabinets de conseil qui facturent la « transformation » au forfait ? L'électricité que les data centers engloutissent pendant que le réseau californien tousse ?
Quand une industrie compte son « marché » en empilant tout ce qui contient le mot IA — y compris le budget d'un stagiaire qui teste ChatGPT —, elle ne mesure pas un marché. Elle mesure une croyance. Et comme toutes les croyances, elle a besoin de fidèles pour tenir debout. Vous êtes les fidèles. La quête est prélevée sur votre DSI.
« Vol opérationnel » : 95 % de l'équipage a déjà sauté
Rappelons ce que disent les rares études qui ne sont pas financées par les vendeurs. Le rapport du MIT NANDA publié à l'été 2025 — The GenAI Divide — concluait que 95 % des pilotes d'IA générative en entreprise n'ont produit aucun retour mesurable sur le P&L. Pas « un peu ». Aucun. Gartner, de son côté, prévoyait l'abandon pur et simple de 30 % des projets GenAI avant fin 2025. On est en 2026. Cherchez les cadavres dans les salons de l'informatique, vous en trouverez plein, soigneusement déguisés en « phase 2 » ou en « repositionnement stratégique ».
Et le communiqué vous livre l'aveu sans s'en rendre compte : « les capacités des modèles progressent plus vite que les organisations ne peuvent les absorber ». C'est présenté comme une prouesse. C'est en réalité une confession. Vous achetez des moteurs de Formule 1 pour une charrette à bras, et vous appelez ça de la vitesse. Ce n'est pas de la vitesse, c'est de la casse.
Le prix du token baisse, votre facture monte
Argument massue : « le coût de la performance continue de baisser ». C'est vrai. Le coût par token s'effondre, d'un facteur dix par an environ. Sauf que c'est exactement ce qu'on disait du stockage, du calcul, de la bande passante — et que la facture cloud des entreprises n'a jamais arrêté de grimper. Paradoxe de Jevons, chapitre 2026 : quand l'unité devient bon marché, on en consomme cent fois plus, et on découvre trop tard que l'intégration, la gouvernance, la sécurité, la conformité et la dette technique, eux, ne baissent pas. Ces coûts-là ne suivent aucune courbe de déflation. Ils suivent votre catalogue d'erreurs.
Suivez l'argent, vous retrouverez toujours les mêmes mains
Qui encaisse les 2 500 milliards ? Pas vous. Un concentré d'une poignée d'acteurs : les fabricants d'accélérateurs, les hyperscalers, les cabinets qui facturent le diagnostic de la maladie qu'ils ont vendue, et une galaxie de startups qui lèvent sur un deck de dix slides. Le reste du circuit est connu : un fabricant investit chez un laboratoire, qui s'engage à acheter du calcul auprès d'un fournisseur de cloud, qui s'engage à acheter des puces au fabricant. Le serpent se mord la queue et on appelle ça un écosystème.
Ça tient tant que les marchés croient à l'histoire. Ça ne tient pas un seul trimestre de résultats décevants.
Ce qu'on ne vous dit pas
La question n'est pas « l'IA d'entreprise fonctionne-t-elle ? ». Ponctuellement, oui. Sur des cas précis, bornés, mesurés, elle fait gagner du temps et de l'argent. La question est : combien de directions générales ont signé des chèques à huit chiffres pour cocher une case en conseil d'administration, sans jamais oser demander le ROI par peur de passer pour un rétrograde ?
Alors messieurs les éditeurs de communiqués : arrêtez le « vol opérationnel ». On a vu l'avion. Il n'a jamais quitté le tarmac, et la facture de kérosène arrive dans votre boîte mail.
Et vous, DSI et dirigeants : la prochaine fois qu'on vous vend un « 2 500 milliards », demandez la ventilation. Ligne par ligne. Vous allez rire. Jaune.