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Un franciscain démonte l'apocalypse IA que les labos vous vendent

Pendant que la Silicon Valley vous vend l'effondrement de la civilisation, un franciscain lève le nez des communiqués et prononce le mot juste : cartel. Benanti, conseiller IA du Vatican, dit à WIRED ce que les labos évitent soigneusement : l'apocalypse est une position de marché. Et pendant qu'on débat de Skynet, personne ne parle du partage de la puissance de calcul — ni de qui décide vraiment.

PAR SUSANOO NEWSSOURCE : WIRED AI
Paolo BenantiVaticancartelconcentration du marchégouvernance de l'IArégulation

Il porte une bure marron, a fait vœu de pauvreté, et comprend l'intelligence artificielle mieux que la plupart des gens qui lèvent des centaines de millions pour en produire. Paolo Benanti, franciscain, professeur à l'Université pontificale grégorienne, membre du comité consultatif de l'ONU sur l'IA, ancien président de la commission italienne sur l'IA dans l'information, a accordé un entretien à WIRED. Sa thèse, en substance : l'hystérie autour d'une IA « divine » capable de nous vitrifier sert surtout à éviter le débat public. Pendant qu'on vous vend du vertige métaphysique, personne ne parle des contrats.

Le doomerisme, ou la meilleure campagne de com' du secteur

Rappelez-vous mars 2023. Une lettre ouverte du Future of Life Institute réclame une pause de six mois dans l'entraînement des gros modèles, avec un argumentaire digne d'un trailer de Michael Bay : risque existentiel, humanité en danger, tout ça. Signature d'Elon Musk, de Steve Wozniak, de Yoshua Bengio. Quatre mois plus tard, Musk fonde xAI. On ne peut pas mieux illustrer le point de Benanti : le cataclysme imaginaire occupe le terrain médiatique, le business réel continue.

Le mécanisme est d'une élégance cynique. Si votre produit est potentiellement le dernier de l'histoire humaine, vous n'êtes plus une société de logiciels : vous êtes une question civilisationnelle. Vous échappez au droit commun des consommateurs, à la responsabilité, à l'antitrust. Vous demandez des régulateurs, mais surtout des régulateurs capturés. Le doomerisme n'est pas une inquiétude, c'est une position de marché.

Suivez l'argent : cinq noms, pas un de plus

Le vrai mot lâché par Benanti, c'est « cartel ». Regardons froidement. La couche de calcul qui décide de tout appartient à une poignée d'acteurs : Microsoft a annoncé 80 milliards de dollars de capex pour ses datacenters IA, Amazon frôle 100 milliards, Alphabet a relevé sa trajectoire au-delà de 75 milliards. Derrière, OpenAI, Anthropic, Google DeepMind, Meta, xAI — et un pipeline de talents qui tourne en boucle, les mêmes ingénieurs passant d'une boîte à l'autre avec la bénédiction des mêmes fonds.

Ce n'est pas un marché, c'est un oligopole avec un service presse. Les données d'entraînement sont aspirées sur vos articles, vos photos, vos codes, sans facture. Les modèles qui en sortent seront loués à l'heure. Et quand quelqu'un ose parler de concentration, on lui répond « open source » ou « compétition mondiale », deux mots qui ne veulent plus rien dire depuis que le calcul coûte plus cher que la R&D d'un constructeur automobile.

Le Vatican, donneur de leçons et mauvais élève

Soyons honnêtes jusqu'au bout : l'Église n'est pas vierge dans ce dossier. En février 2020, le Vatican a fait signer sa « Rome Call for AI Ethics » à IBM et Microsoft, dans une salle de la Cité pontificale. Sept principes, zéro mécanisme de sanction. IBM et Microsoft n'ont évidemment pas changé une ligne de leur plan produit. Bénir un business ne le régule pas — c'est même l'inverse : ça le légitime.

N'empêche. Ce type en robe au chapitre vous explique l'algocratie — le gouvernement par les algorithmes — pendant que les invités de conférences tapis bleu répètent le mot « révolution » comme des perroquets sous perfusion. Le Vatican parle de transhumanisme, de dignité, d'usage dual de la reconnaissance faciale. Le reste de l'écosystème parle de TAM et de runway.

Ce qu'on ne veut pas mettre sur la table

Le sujet que Benanti pose et que personne à San Francisco ne veut entendre, c'est celui de la décision. Qui arbitre quand un modèle refuse un crédit, trie un CV, oriente un diagnostic ? Qui rend des comptes ? Aujourd'hui : personne. Les conditions générales d'utilisation, et l'indifférence générale. Les États discutent d'« IA sûre » en marge de sommets, incapables de dire un mot sur la concentration de la puissance de calcul sans se faire accuser de protectionnisme.

Alors oui, un homme qui a fait vœu d'obéissance et de pauvreté comprend mieux la nature du pouvoir dans la tech que la moitié des analystes de Wall Street. C'est peut-être ça, la vraie information de la semaine : les seules personnes qui posent les bonnes questions sur l'IA n'ont ni GPU, ni stock-options, ni rien à vendre. Vous devriez trouver ça préoccupant.

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