Le prophète du logiciel se recycle en plombier philosophique
Stewart Brand, 85 ans, ce dinosaure sacré de la contre-culture californienne qui nous vendait du cyber-utopisme dans les années 70, sort un nouveau livre. Maintenance: Of Everything, Part One. Le titre seul sent le projet mégalo — 'Part One' implique qu'il y aura d'autres tomes, comme si le monde attendait avec impatience la suite des mémoires d'un octogénaire sur... l'entretien.
Brand, décrit par ses biographes comme un 'pilier' à la fois de la contre-culture et de la cyberculture, veut maintenant nous offrir « une vue d'ensemble complète de l'importance civilisationnelle de la maintenance ». Traduction : après avoir passé cinquante ans à célébrer l'innovation disruptive, la destruction créatrice et le 'move fast and break things', la vieille garde réalise soudain que les choses cassées... restent cassées.
La repentance tardive des disrupteurs
L'ironie est si épaisse qu'on pourrait la trancher au couteau. Le même milieu qui a idolâtré la 'disruption', méprisé la maintenance comme du 'travail de losers', et construit sa fortune sur l'obsolescence programmée — tant matérielle qu'intellectuelle — découvre soudain les vertus du colmatage.
Brand n'est pas le premier. La Silicon Valley a récemment développé une soudaine passion pour la 'résilience', la 'soutenabilité' et autres concepts qu'elle aurait ridiculisés il y a dix ans. Quand tes serveurs surchauffent, tes data centers menacent de couler, et que tes employés brûlent, tu commences à penser climatisation.
La maintenance, dernier produit marketing de l'industrie tech. Après nous avoir vendu le futur, on nous revend le passé réparé. Après le 'cloud', le 'blockchain' et le 'metaverse', voici le 'maintenance-as-a-service'.
Qui nettoie le vomi après la fête ?
Le vrai sujet, que Brand effleure sans doute sans jamais l'aborder frontalement, c'est : qui paie pour réparer ce que sa génération a brisé ? Qui maintient les infrastructures que le capitalisme venture a laissé pourrir ? Qui colmate les fissures sociales ouvertes par l'extractivisme numérique ?
La réponse est toujours la même : les mêmes. Les communautés locales. Les services publics sous-financés. Les travailleurs précaires. Les générations futures.
Pendant ce temps, les Stewarts Brand de ce monde écrivent des livres en plusieurs volumes, donnent des conférences à 50 000 dollars, et continuent de vivre dans leurs communautés fermées bien entretenues — par d'autres.
Manifeste ou épitaphe ?
Il y a quelque chose de profondément pathétique dans ce spectacle. Toute une civilisation qui réalise, trop tard, qu'on ne peut pas indéfiniment 'disrupter' sans jamais 'maintenir'. Que les ponts s'effondrent, les réseaux électriques tombent en panne, et les corps fatiguent.
Brand parle de 'maintenance civilisationnelle'. Mais une civilisation qui ne comprend la valeur de l'entretien qu'après avoir tout optimisé pour la rupture est une civilisation en phase terminale.
Le livre sortira sans doute en édition limitée sur papier recyclé, à 45 dollars l'exemplaire. Les lecteurs seront les mêmes qui ont acheté ses précédents manifestes. Ils se sentiront vertueux, éclairés, concernés. Puis ils retourneront à leurs vies parfaitement entretenues par une armée d'invisibles.
La maintenance, oui. Mais d'abord, il faudrait commencer par réparer la myopie historique de ceux qui ont cru que le progrès était une ligne droite ascendante, sans jamais regarder en arrière pour voir ce qui brûlait.