L'illusion de sécurité qui s'évapore
Bruxelles se réveille enfin d'une sieste digitale qui aura duré des années. La Commission européenne a officiellement ouvert une enquête contre Snapchat pour non-respect présumé du Digital Services Act (DSA). L'objet ? Vérifier si la plateforme, utilisée par des millions de mineurs en Europe, assure un niveau de sécurité et de protection « élevé ». Un euphémisme, quand on lit la liste des accusations.
Selon les autorités, Snapchat pourrait avoir exposé des mineurs à des tentatives de grooming (prédation en ligne), voire à du recrutement à des fins criminelles. Mais ce n'est pas tout. L'appli aux filtres rigolos servirait aussi de vitrine pour la vente de stupéfiants, de cigarettes électroniques et d'alcool, le tout accessible sans vérification d'âge sérieuse. Un supermarché de l'illégalité, en somme, emballé dans une interface colorée.
Cinq axes pour un désastre annoncé
L'enquête, menée conjointement avec le coordinateur néerlandais des services numériques, se concentrera sur cinq points. On imagine le cahier des charges : évaluation des risques, design des services, mesures de modération, systèmes de signalement, et enfin, la transparence des algorithmes de recommandation. Autant de cases que Snapchat a probablement cochées du bout des doigts, en priorisant l'engagement utilisateur au détriment de la sécurité.
Le plus ironique dans cette affaire ? Snapchat se présente depuis des années comme l'alternative « plus sûre » et « plus privée » aux réseaux sociaux traditionnels, grâce à ses messages qui disparaissent. Un argument marketing qui vole en éclats face à la persistance des contenus illicites et des comportements prédateurs. L'éphémère, visiblement, c'est pour les messages, pas pour les dealers.
Pourquoi maintenant ? La lenteur coupable des garde-fous
La vraie question que personne ne pose assez fort : qu'ont fait les régulateurs pendant toutes ces années ? Les signalements concernant les dangers de Snapchat pour les mineurs ne datent pas d'hier. Associations de protection de l'enfance, chercheurs, journalistes ont alerté à maintes reprises. L'ouverture de cette procédure formelle, bien que nécessaire, sent le rattrapage tardif et la volonté de faire un exemple après les enquêtes visant Meta, X et TikTok.
Le DSA, ce grand régulateur tant attendu, montre ici ses limites : il réagit, il ne prévient pas. Il sanctionne (éventuellement) a posteriori, mais ne crée pas un environnement où la protection des mineurs est une condition sine qua non du design des plateformes. Snapchat va devoir fournir des montagnes de données, se justifier, peut-être payer une amende. Mais combien de jeunes auront été exposés à un danger grave entre-temps ?
Cette enquête est un test crucial pour la crédibilité du DSA. Si les sanctions sont symboliques, le message sera clair : exposer des enfants à des prédateurs et à des trafics reste un risque financier acceptable dans l'économie de l'attention. À l'inverse, une sanction à la hauteur des manquements pourrait enfin imposer un changement de paradigme. Ne retenons pas notre souffle.