La blague circule dans les couloirs de la Silicon Valley : les sept mots les plus terrifiants seraient désormais « Ronan Farrow pose des questions sur vous ». Le journaliste du New Yorker a braqué ses projecteurs sur Sam Altman, le messie auto-proclamé de l'IA générative, et ce qu'il révèle sent moins l'utopie que le soufre des boardrooms et le parfum du pouvoir absolu.
L'Évangile selon Sam, et les petits arrangements avec l'éthique
OpenAI est née en 2015 sous les auspices d'une noble mission : développer une intelligence artificielle générale (IAG) bénéfique à l'humanité, à l'abri des logiques de profit. Une structure à but non lucratif devait être le rempart. Fast-forward to 2024 : l'organisation s'est transformée en une hydre capitalistique, avec un bras « capped-profit » et des partenariats à plusieurs milliards avec Microsoft. Le conseil d'administration, censé incarner la garde éthique, a été démantelé puis recomposé après une tentative ratée de virer Altman en novembre 2023. La gouvernance ? Un oxymore. Le contrôle ? Concentré entre les mains de celui qui parle le plus fort lors des levées de fonds.
Le mirage des « garde-fous » dans un monde sans freins
Van Badham pose la bonne question : qui contrôle les entreprises qui contrôlent nos vies numériques ? Mais la réponse est déjà là, amère et évidente. Les « garde-fous » dont elle parle – ces règles, ces comités, ces chartes éthiques – sont des leurres quand ils sont écrits, financés et audités par les mêmes entités qu'ils sont censés réguler. OpenAI a son « Superalignment team », Google son « AI Safety Board », Meta ses « Responsible AI principles ». Tous emploient des philosophes et des éthiciens très bien payés pour produire des rapports que les équipes produit ignorent allègrement quand il s'agit de battre un concurrent sur le marché.
Suivez l'argent, pas le discours
Le vrai garde-fou, le seul qui compte, c'est la structure de propriété. Et là, le tableau est clair. Une poignée d'entreprises – Microsoft, Google, Meta, Amazon et Apple – contrôlent l'infrastructure cloud, les modèles fondateurs, les données d'entraînement et les canaux de distribution. Ils jouent aux échecs avec nos droits, notre vie privée et notre avenir collectif, et nous sommes à la fois les pions et l'échiquier. Les régulateurs ? À la traîne, débordés, et souvent séduits par le mirage de la « souveraineté tech » qu'on leur vend à prix d'or.
La démocratie, grande absente de la révolution IA
Le scandale ultime n'est pas dans les dérives potentielles d'un chatbot. Il est dans le processus même : aucun débat démocratique n'a mandaté Sam Altman, Sundar Pichai ou Mark Zuckerberg pour redéfinir la conscience, l'information, la créativité ou le travail. Ils avancent par faits accomplis, enveloppés dans un discours de progrès inéluctable. Nous ne choisissons pas. Nous subissons. La question n'est plus de savoir s'il faut des garde-fous, mais si nous avons encore la volonté politique de les imposer à des entités devenues plus puissantes que bien des États.
Farrow gratte le vernis. Sous la surface lisse du storytelling techno-optimiste, on trouve la vieille recette : concentration du pouvoir, éviscération des contre-pouvoirs, et une course effrénée où la seule éthique qui survive est celle du time-to-market. L'IA ne deviendra un outil pour l'humanité que le jour où l'humanité reprendra le contrôle de ses leviers. En attendant, préparez-vous à être pilotés.