Dario Amodei veut ralentir l'intelligence artificielle. Dario Amodei vend de l'intelligence artificielle. Il n'y aurait là aucune contradiction, nous jure-t-on : il y a de la « sécurité ». Rangez vos mouchoirs, il n'y en aura pas pour tout le monde.
Trois étapes, zéro contrainte
Le patron d'Anthropic a donc accouché de son plan en trois temps : des évaluateurs tiers intégrés dans les labos, une coordination entre les grands acteurs américains, et des traités internationaux, l'État venant prêter main forte au besoin. Traduction en langue vulgaire : des auditeurs payés par ceux qu'ils auditent, une entente entre concurrents, et une diplomatie convoquée quand on a besoin d'un parapluie.
Sam Altman approuve. Demis Hassabis approuve. Elon Musk approuve. Trois hommes qui se détestent assez pour se traîner devant les tribunaux tombent d'accord, cette semaine, sur un point précis : les règles, c'est eux qui les écrivent. C'est touchant. C'est surtout une prise de contrôle déguisée en confession publique.
Le précédent de 2023, pour les amnésiques
Mars 2023. La lettre du Future of Life Institute réclame une pause de six mois dans l'entraînement des modèles géants. Musk signe. Altman, non — il est trop occupé à sortir GPT-4. Trois mois plus tard, le voilà quand même devant le Sénat américain, costume sombre, voix grave : « si ça tourne mal, ça peut très mal tourner ». Il propose une agence, des licences, un cadre. Puis il découvre que l'Europe veut réellement légiférer, menace de quitter le continent. Puis il se ravise. Le costume, lui, est toujours là.
Suivez l'argent, il ne fait jamais de pause
Pendant que les colloques pérorent, les investissements pleuvent. Des centaines de milliards annoncés en data centers, des contrats d'électricité signés avec des opérateurs de centrales, des puces négociées au prix d'un immeuble par rack. Aucun de ces trois gentlemen n'a proposé de moratoire applicable à son propre carnet de commandes. Le ralentissement, c'est visiblement un concept qui s'applique aux autres.
La régulation comme arme commerciale
Et voici où le cynisme devient chirurgical. Une norme bien calibrée coûte cher au nouveau venu : auditeurs, juristes, conformité, tests, délais. Une norme rédigée par les labos coûte à peu près rien aux labos. Déposer sa propre clause de sécurité, c'est aussi déposer une barrière à l'entrée. Les géants ne se sont pas convertis à l'éthique — ils ont compris que dans un marché où personne ne peut plus s'arrêter, mieux vaut choisir soi-même les murs de la cage.
Où étaient-ils sur le SB 1047
Posez la question à voix haute, tiens. Quand la Californie a tenté, en 2024, d'imposer des obligations minimales aux développeurs de grands modèles, la réponse des labos a été un tir groupé de communiqués hostiles, jusqu'au veto de Gavin Newsom en septembre. Le message était limpide : régulez, oui, mais pas nous, et surtout pas maintenant.
Le smackdown n'a pas commencé
Ce qui s'est joué cette semaine n'est pas un débat sur la sécurité. C'est une opération de positionnement. Trois dirigeants ont compris que le mot « régulation » est un actif de communication tant qu'on le prononce soi-même, et une menace dès qu'un élu le reprend à son compte.
Aux régulateurs : cessez d'attendre la bénédiction des labos pour légiférer, vous ne l'obtiendrez jamais proprement. À Amodei, Altman et Hassabis : si vous voulez sincèrement ralentir, il existe une méthode simple, gratuite, immédiate, et qui ne requiert aucune conférence internationale. Elle s'appelle arrêter. Personne ne vous en empêche. Personne, à part vos actionnaires.