Il fut un temps, paraît-il, où certains généraux du Pentagone doutaient. Ils trouvaient Project Maven — cette initiative visant à coller des étiquettes « char d’assaut » ou « civil » sur des images de drones — un peu gadget, un peu trop « Silicon Valley ». Aujourd’hui, ces mêmes sceptiques se sont mués en « vrais croyants ». Ne cherchez pas une raison technologique à cette conversion. Cherchez l’inertie bureaucratique, la peur de rater le train, et le doux chant des sirènes des contrats juteux.
De la méfiance à la soumission : le chemin de croisade du complexe militaro-industriel
L’histoire qu’on vous vend est celle d’une technologie si convaincante qu’elle a forcé l’admiration. La réalité est plus sordide. En 2017, Maven démarrait comme un projet pilote de 70 millions de dollars, confié en grande partie à Google. Le géant a ensuite pris ses jambes à son cou sous la pression de ses employés, horrifiés de travailler pour l’armée. Le Pentagone a paniqué. La peur de perdre l’accès à la « magie » IA a transformé les derniers réticents en évangélistes zélés. Ce n’est pas la foi qui a changé, c’est la peur de paraître ringard.
Les nouveaux dieux ont un nom : Palantir, Anduril, et Cie
Exit Google, place aux vautours. Avec le départ des timorés de la Silicon Valley, la niche est libre pour les entreprises nées dans le sérail militaire ou qui n’ont aucun scrupule à y plonger. Palantir, l’enfant chéri de l’ombre, étend ses tentacules. Anduril, fondée par l’enfant prodige de la tech militarisée Palmer Luckey, vend des drones et des logiciels de « détection autonome ». Leur credo ? Moins d’éthique, plus de rapidité. Le Pentagone, soulagé de ne plus avoir à négocier avec des ingénieurs qui ont une conscience, les adore. Ces sociétés ne font pas de la tech, elles vendent une absolution morale sous forme de code.
La « croyance » n’est qu’un euphémisme pour « dépendance »
Parler de « vrais croyants » est un chef-d’œuvre de langage orwellien. On ne « croit » pas en un outil. On l’utilise, on l’évalue. La « croyance » ici, c’est l’aveu d’une dépendance systémique en train de s’installer. L’armée américaine, submergée par le flux de données de ses drones et satellites, n’a plus le choix. Elle doit automatiser l’analyse, quitte à déléguer la compréhension du champ de bataille à des algorithmes opaques entraînés sur des données biaisées. La foi est le cache-misère de l’absence d’alternative.
Et l’éthique dans tout ça ? En stand-by, comme d’habitude
Pendant que les convertis de Maven célèbrent leur nouvelle religion, les questions fondamentales sont reléguées au rang de détails techniques. Qui est responsable quand l’IA rate un civil ? Comment auditer une décision prise par un modèle dont même les développeurs ne comprennent plus les raisonnements ? Le Pentagone répond par la création de comités et de principes vagues de « responsabilité ». Du vent. La seule doctrine qui émerge est claire : aller plus vite, étiqueter plus de cibles, déléguer plus de « jugements » aux machines. Les premiers apôtres de cette nouvelle croisade ne sont pas des stratèges, mais des comptables et des vendeurs de logiciels.
Alors non, le Pentagone n’a pas vu la lumière. Il a simplement signé un pacte faustien avec une poignée de sociétés qui lui promettent la domination par l’automatisation, en échange de son âme procédurière et de milliards de dollars. Les seuls « dieux » de cette guerre, ce sont les actionnaires de Palantir. Et leurs fidèles, les généraux devenus croyants, ne sont que leurs plus lucratives brebis.