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Palantir et le fisc : quand l'État privatise la chasse aux contribuables

L'IRS américain s'apprête à confier à Palantir, l'entreprise d'analyse de données fondée par Peter Thiel, le soin de désigner ses cibles d'audit. Une externalisation du bras répressif de l'État vers une société notoirement opaque, au cœur de scandales de surveillance de masse. La chasse aux fraudeurs devient un produit SaaS.

PAR SUSANOO NEWSSOURCE : WIRED AI
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Le fisc adopte la tech de surveillance de masse

On savait Palantir friand de contrats avec le Pentagone, la CIA ou les services frontaliers. Voilà que la bête s'immisce dans le portefeuille des citoyens. Selon des documents obtenus, l'Internal Revenue Service (IRS) teste activement une plateforme Palantir, Gotham, pour « identifier les cibles d'audit et d'enquête à la plus haute valeur ». Traduction : l'agence du fisc américain, armée de ses milliards de données, va laisser un algorithme conçu par une entreprise privée décider qui mérite une visite fiscale. L'État régalien en mode SaaS, c'est maintenant.

Gotham, le cerveau opaque de la répression fiscale

Le logiciel en question, Gotham, est la même boîte noire utilisée pour traquer des « menaces » en Irak ou pour cibler des migrants à la frontière. Son fonctionnement exact ? Secret commercial. Ses biais potentiels ? Opaques. Sa capacité d'appel en cas d'erreur ? Quasi-nulle. L'IRS s'apprête donc à déléguer une partie fondamentale de son pouvoir discrétionnaire et coercitif à un système dont les règles lui échappent. La promesse ? Dénicher des fraudes dans le maquis des vieux systèmes. Le risque ? Criminaliser des profils sur la base de corrélations algorithmiques douteuses, tout en laissant filer les vrais pros de l'optimisation agressive.

Peter Thiel, nouveau shérif adjoint du fisc

L'ironie est savoureuse. Peter Thiel, co-fondateur de Palantir, libertarien assumé, contempteur de l'État fort, pourrait voir sa technologie devenir l'outil de prédilection de l'un des bras les plus impopulaires du gouvernement. L'homme qui rêvait de cités-États offshore fournit les outils pour que le fisc traque mieux les capitaux. On attend avec délectation le premier milliardaire « flaggé » par le système de son pote Peter.

La « haute valeur », nouveau mantra de l'État policier efficient

Le terme « highest-value targets » utilisé dans les documents est révélateur. Il ne s'agit plus seulement de justice ou d'équité, mais de retour sur investissement. L'audit devient une opération de chasse au trésor, optimisée par la data. Qui rapporte le plus pour le moins d'effort ? Le petit indépendant dont les écritures sont désordonnées ou la multinationale aux 500 avocats fiscalistes ? L'algorithme, nourri aux données historiques, risque de perpétuer les biais existants : cibler ceux qui sont déjà dans le collimateur, faciles à atteindre, plutôt que les fraudes sophistiquées.

Privatisation de la suspicion

Ce partenariat marque une étape critique : la privatisation de la logique même de la suspicion d'État. Demain, ce ne sera plus un fonctionnaire, avec ses défauts mais aussi sa conscience professionnelle, qui décidera d'ouvrir un dossier. Ce sera une recommandation sortie d'un tableau de bord Palantir, justifiée par des scores et des probabilités incompréhensibles. Le contribuable ne contestera plus une décision humaine, mais le verdict d'une boîte noire dont les secrets sont protégés par la propriété intellectuelle. Bienvenue dans l'ère de l'administration algorithmique, où l'on est coupable parce qu'un score le dit.

L'IRS paie Palantir pour être plus efficace. Mais efficace pour qui ? Pour remplir les caisses, certes. Mais aussi pour normaliser l'idée qu'une entreprise, liée à l'élite de la Silicon Valley et au complexe militaro-sécuritaire, peut être le cerveau punitif de la nation. C'est un précédent glacial. La chasse au trésor est ouverte, et vos données sont la carte.

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