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Nous Research : 1,5 milliard, et le « Nous » devient un « Eux »

Le collectif open source qui distribuait des modèles gratuits vient de lever 90 millions pour vendre des « agents IA » aux entreprises. La communauté a fait le marketing, les fonds encaissent la valo. C'est beau, le capitalisme participatif.

PAR SUSANOO NEWSSOURCE : TECHCRUNCH AI
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Il y a des communiqués qui sentent la naphtaline, et d'autres qui sentent le VC en sueur. Celui de Nous Research sent les deux à la fois : 90 millions de dollars levés en série B, une valorisation « confirmée » à 1,5 milliard de dollars, et un virage soigneusement emballé vers les « agents IA pour utilisateurs professionnels ». Traduction pour les non-initiés : le collectif qui distribuait des poids ouverts à la terre entière vient de découvrir le mot « client ».

« Confirmer » une valorisation : l'expression la plus drôle de la semaine

On ne confirme pas une valorisation. On ne la mesure pas au mètre ruban, on ne la pèse pas en kilo. Une valorisation, c'est un chiffre rond prononcé par deux parties qui ont strictement intérêt à ce qu'il soit vrai : celui qui lève, et celui qui place. Le mot « confirmer » est un tour de passe-passe rhétorique qui transforme une négociation en fait établi.

Faisons le calcul que personne ne fera en conférence de presse. 90 millions levés sur une valo de 1,5 milliard, cela signifie environ 6 % du capital cédé. Six pour cent. Les 94 % restants ne reposent sur aucun actif tangible, aucun bénéfice, aucun chiffre d'affaires publié. Ils reposent sur la foi. La foi, en finance, ça s'appelle un multiple, et un multiple, ça se recalculate du jour au lendemain quand le vent tourne.

L'open source comme tunnel de conversion

Rappelons les faits, puisqu'ils dérangent. Nous Research s'est bâti une réputation sur des modèles Hermes aux poids ouverts, téléchargeables gratuitement, fine-tunés à la chaîne, benchmarkés par des milliers de développeurs bénévoles qui ont passé leurs nuits à tester, comparer, recommander, déployer. Chacun de ces téléchargements était un commercial qui travaillait gratuitement. C'était le pipeline d'acquisition le moins cher du secteur, et il était payé par la communauté.

Maintenant, on facture. Et pas à des hobbyistes : à des directions informatiques avec des budgets. Ce n'est pas un scandale en soi — tout le monde a le droit de manger. Mais qu'on arrête de nous vendre l'open source comme une conviction. Chez une partie du secteur, l'open source est un canal d'acquisition, point. La preuve : le jour où le carnet de chèques s'ouvre, le discours change de camp.

Détail savoureux que personne n'a relevé : le produit s'appelle Hermes Agent. Hermès, dans la mythologie grecque, est le dieu du commerce, des voyageurs et des voleurs. On n'aurait pas choisi mieux en réunion de branding. Chapeau, ou aveu.

Des « agents » pour entreprises : deux ans de retard, un buzzword d'avance

Le mot « agent » est partout, et il ne veut plus rien dire. Un LLM qui appelle une fonction, c'est un agent. Un workflow avec trois if/else, c'est un agent. Un chatbot avec une mémoire, c'est un agent. Le terme est devenu un emballage marketing qu'on colle sur à peu près n'importe quoi pour justifier un prix entreprise.

Le problème, c'est le terrain de jeu. En août 2025, l'étude du consortium MIT NANDA a mis les pieds dans le plat : environ 95 % des pilotes d'IA générative en entreprise ne produisent aucun retour mesurable. Autrement dit, on vend à des entreprises un produit dont l'écrasante majorité de leurs pairs n'arrivent pas à tirer un centime. Bonne chance pour le taux de renouvellement.

Suivez l'argent : qui se goinfre, qui se fait rouler

Les 90 millions ne sont pas une récompense. C'est une avance sur recettes, gagée sur une exécution commerciale qui n'a pas encore eu lieu. Regardons les étages.

Ceux qui se goinfrent : les fonds, qui entrent à 1,5 milliard et sortiront à cinq ou à zéro — parfois les deux dans le même portefeuille, c'est le métier. Les fondateurs et les premiers salariés, qui convertissent une réputation de bienfaiteurs de l'open source en equity négociable. Rien d'illégal, tout de très bien compris.

Ceux qui se font rouler : les développeurs qui ont benchmarké, diffusé et défendu les modèles gratis, et qui n'ont strictement aucun titre sur ce qui se négocie aujourd'hui à un milliard et demi. Et les entreprises clientes, qui vont signer des pilotes de douze à dix-huit mois, mobiliser des équipes, et finir avec un slide intitulé « learnings » et une facture.

L'angle mort

La vraie question n'est pas de savoir si Nous Research vaut 1,5 milliard. Elle est de savoir combien de temps une organisation peut vivre sur une réputation construite quand elle était fauchée, en la monétisant quand elle ne l'est plus. Le public open source pardonne beaucoup : il pardonne les retards, les bugs, les promesses non tenues. L'entreprise, elle, ne pardonne rien. Elle veut des SLA, une certification SOC 2, une roadmap, un commercial joignable un samedi de août.

Aucune communauté ne fournit ça gratuitement. Il va falloir recruter, et pas des gens qui écrivent des manifestes sur la décentralisation.

Nous, on attend la série C. Elle s'appellera peut-être « Nous, mais pas vous ».

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