Oakland, Californie. Le genre d'endroit où les milliardaires viennent régler leurs comptes dans un décor de série judiciaire à petit budget. La première semaine du procès Musk vs. Altman a livré son lot de révélations… surtout sur la capacité des deux hommes à se mentir en pleine face, avec le plus grand sérieux.
Rappel des faits pour les distraits : Elon Musk, qui a lâché 100 millions de dollars dans OpenAI en 2015 pour en faire une organisation non-profit « au service de l’humanité », estime aujourd’hui que Sam Altman a transformé sa belle idée en pompe à fric déguisée en startup. Altman, lui, jure que tout est dans l’esprit initial. Sauf que l’esprit initial, justement, sent le souffre.
Dans l’arène : un duel de chiffres et de postures
Le premier acte a mis en scène Altman en costume ajusté, sourire de banquier suisse, expliquant d’un ton onctueux que la création de la branche for-profit en 2019 n’était qu’une « adaptation pragmatique ». Pragmatique, certes : elle a permis à Microsoft de mettre la main sur 49% de l’entreprise et à Altman de voir sa valorisation personnelle exploser à plus de 5 milliards (selon les recoupements du dossier). La mission non-profit ? Un simple « point de départ ».
Musk, lui, s’est présenté avec son éternel air de génie incompris, chemise noire et jeans – le costume du visionnaire qui n’a pas le temps pour les conventions. Il a brandi des emails, des notes internes, et surtout une promesse écrite : « OpenAI gardera la technologie libre et ouverte ». Sauf que la mémoire du milliardaire a ses angles morts : on rappelle qu’il a lui-même investi des millions dans des startups d’IA purement lucratives depuis 2018. L’homme qui accuse les autres d’avoir trahi la mission humaniste n’a pas exactement la fibre caritative.
Le trou de mémoire d’Altman, ou l’art de réécrire l’histoire
Le point fort de la semaine ? L’interrogatoire d’Altman par l’avocat de Musk. Le PDG d’OpenAI a dû expliquer pourquoi son ancien collaborateur avait quitté le navire en claquant la porte. Sa version : « Elon voulait prendre le contrôle total, ce n’était pas compatible avec notre vision ». Traduction : Musk voulait mettre son nez partout, Altman a préféré faire cavalier seul avec Microsoft. Les documents montrent pourtant que Musk avait proposé un plan de gouvernance à plusieurs reprises – plans systématiquement repoussés par le conseil d’administration, noyauté par des proches d’Altman.
Et le clou du spectacle : quand on demande à Altman pourquoi le fameux plafond de rémunération des dirigeants (voté par les statuts initiaux) a sauté en 2020, ce dernier répond, imperturbable : « C’était devenu impossible de recruter les meilleurs talents avec des salaires de fonctionnaires ». Traduction officielle du suspect numéro un.
Musk, le chevalier blanc à la mémoire sélective
Ne nous y trompons pas : Musk n’est pas non plus un saint de la transparence. Sa plainte met en avant la « trahison de la mission », mais omet soigneusement de mentionner qu’il a lui-même tenté de racheter OpenAI en 2017 pour 11 milliards – une offre refusée par le board. Depuis, il a fondé xAI, une boîte d’IA purement commerciale, et fait campagne contre OpenAI en l’accusant de « captation de l’AGI pour le privé ». Pot, kettle, noir.
Mais le juge n’est pas dupe. Lors de l’audience, il a demandé à Musk : « Si vous pensez que l’IA doit être open source et non lucrative, pourquoi avoir créé xAI avec un modèle de vente de tokens ? » Silence radio, puis une réponse alambiquée sur « la nécessité de financer la recherche de base ». On repassera pour la cohérence.
La seule vraie perdante : la mission initiale
Au-delà des ego et des vengeances personnelles, ce procès met en lumière un problème structurel : une organisation non-profit qui devient un géant du for-profit, c’est comme une église qui ouvre un casino. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2015 et 2025, OpenAI est passé de 20 employés et 0 revenu à 4 000 employés et 450 millions de dollars de chiffre d’affaires (prévisions 2026). Pendant ce temps, les statuts originaux qui limitaient les profits des investisseurs ont été virés, le plafond de rémunération supprimé, et Altman a engrangé des stock-options valant une fortune.
La morale de cette semaine de prétoire ? Quand deux milliardaires s’accusent mutuellement d’avoir détourné l’argent et l’éthique, ce n’est pas un procès que l’on regarde, c’est un épisode de Succession version IA. Et comme dans la série, le public – nous – n’aura rien à y gagner. Les seuls vrais gagnants sont les avocats, qui facturent 1 500 dollars de l’heure pour entendre deux hommes se disputer la paternité de la prochaine révolution.
Verdict attendu dans trois ans. En attendant, les vrais perdants, ce sont les chercheurs et les universitaires qui, en 2015, croyaient que l’IA allait bénéficier à l’humanité toute entière. Aujourd’hui, ils n’ont même plus accès aux modèles de leur propre discipline sans passer par un abonnement premium.