Mercredi, Menlo Park. Mark Zuckerberg monte sur la scène du Connect, grand-messe annuelle de l'auto-célébration, et annonce que Meta met le paquet sur Muse. Son nouvel agent IA. Qui arrive même — accrochez-vous — dans les lunettes connectées. Voilà. C'était l'annonce.
Qu'est-ce que Muse sait faire ? Aucune idée. Quel modèle derrière ? Silence. Quel coût d'inférence ? Silence. Quelles données personnelles ingérées, conservées, revendues ? Silence, et pas le silence gêné : le silence calculé. On vous a vendu un nom propre déposé et une courbe d'enthousiasme. Le produit viendra plus tard, ou pas.
Un nom de déesse, zéro spec
Muse. Comme les neuf Grecques qui inspiraient les poètes. Sauf qu'ici, la seule chose qu'on nous demande d'admirer, c'est le service marketing. Pas une démo publique, pas un benchmark tiers, pas une latence mesurée. Un keynote et un nom.
Remarquez le réflexe. Meta renomme plus vite qu'il ne livre. En octobre 2021, Facebook s'est rebaptisé Meta pour vendre un métavers que personne n'a jamais visité deux fois. On connaît la suite : plus de 50 milliards de dollars partis en fumée dans Reality Labs, cumulés depuis 2020, et un casque que les adolescents rangent au bout de trois semaines. Aujourd'hui, même méthode, autre chapitre : on plaque un mythe grec sur un chatbot et on appelle ça une vision.
Les lunettes : une caméra sur ton nez, un agent dans ton oreille
Le vrai sujet n'est pas Muse. Le vrai sujet, c'est le support. Des lunettes avec caméra et micro, portées en permanence, à hauteur de visage, dans des bars, des écoles, des chambres d'hôpital. Ajoutez-y un agent censé « comprendre le contexte » en temps réel et vous obtenez le dispositif de collecte le plus intime jamais déployé à l'échelle grand public.
La petite LED qui s'allume pendant l'enregistrement ? Elle ne dit rien des métadonnées. Elle ne dit rien de ce qui est traité localement et de ce qui remonte au cloud. Elle ne dit rien de la durée de conservation. Meta a construit son empire sur l'ambiguïté de ces questions ; il serait naïf de croire que la version lunettes sera plus bavarde.
Suivez l'argent : le métavers a brûlé, l'IA paiera
Meta dépense désormais des dizaines de milliards par an en infrastructures de calcul — data centers, GPU, électricité. Cet argent ne sort pas de la poche de Zuckerberg, il sort des résultats, donc des annonceurs, donc de vous. Un agent IA n'a qu'une mission économique : augmenter le temps passé et le nombre d'interactions monétisables. Muse ne sera pas un majordome. Muse sera un présentoir.
Et qui se goinfre ? Les fabricants de puces, d'abord. Les régies publicitaires, ensuite. Pendant ce temps, les concurrents — OpenAI, Google, Anthropic — publient des cartes de modèles, des rapports de sécurité, des limites assumées. Meta, lui, publie un prénom.
Meta, on attend les chiffres
Alors puisque la communication est lancée, jouons le jeu. Trois questions simples, auxquelles une réponse publique prendrait dix minutes :
1. Quelles sont les capacités réelles de Muse, mesurées par qui, sur quels tests ? 2. Quelles données les lunettes capturent-elles, où vont-elles, combien de temps restent-elles, et qui y accède ? 3. Combien cette bascule a-t-elle coûté au dernier trimestre, ligne par ligne ?
Tant que ces réponses n'existent pas, « Muse » n'est pas un produit. C'est un titre de presse. Et un titre de presse, ça ne s'installe pas sur votre nez.
Aux régulateurs européens — CNIL, la DMA, les autorités irlandaises — un conseil : ne validez pas la version lunettes sur la base d'un communiqué. Exigez les flux, les journaux, les durées de rétention. Parce que contrairement au métavers, ces lunettes-là seront réellement portées. Et cette fois, il y aura des gens dans le champ.