Muse caracole en tête des classements d'applications et ajoute des utilisateurs à un rythme que Meta qualifie, dans son propre communiqué, de rapide. Voilà pour la version officielle. Maintenant celle qu'on ne vous sert pas : un classement d'App Store, ça se pousse, ça s'auto-alimente, et ça ne dit strictement rien de ce que les gens feront de l'app une fois la curiosité retombée.
La distribution n'est pas le désir
Meta ne lance pas un produit. Meta ouvre un robinet. Plus de trois milliards de personnes utilisent chaque jour une application de la maison — Facebook, Instagram, WhatsApp, Messenger. Quand on décide d'y faire la promo d'une app maison, on ne gagne pas un concours de popularité : on s'offre un terrain de jeu que facturent très cher les concurrents qui, eux, n'y ont pas accès.
Un développeur indépendant paie, en euros sonnants et trébuchants, une fraction de seconde d'attention. Meta se sert dans son propre frigo, gratuitement, puis fait applaudir la courbe. Appeler ça une traction, c'est comme appeler un hall de gare une destination.
Souvenez-vous de Threads
Juillet 2023 : 100 millions d'inscriptions en cinq jours. Les médias ont titré sur le « tueur de Twitter ». Quelques semaines plus tard, les relevés d'audience de tiers documentaient une dégringolade de l'usage quotidien. Le téléchargement, c'est une promesse. La rétention, c'est la vérité. Et la rétention, Meta ne la publie jamais.
Même mécanique pour Meta AI : « près d'un milliard d'utilisateurs mensuels » revendiqués par Mark Zuckerberg au printemps 2025. Sauf qu'un utilisateur mensuel, dans le vocabulaire maison, c'est parfois quelqu'un qui a effleuré une icône au volant. Un DAU, c'est quelqu'un qui a décidé de revenir. Ce chiffre-là n'apparaît jamais dans le slide.
Suivez l'argent : il ne va pas où vous croyez
Muse est gratuite. Comme Meta AI. Comme Threads. Comme tout ce que Meta vous tend depuis quinze ans. La recette ne vient pas de l'abonnement, elle vient de cette chose qu'on appelle pudiquement « l'expérience publicitaire », c'est-à-dire vous. Chaque requête adressée à un agent personnel est une déclaration d'intention, un signal, un centre d'intérêt de plus dans la machine à ciblage.
Voilà le vrai produit de Muse. Pas l'assistant. L'historique de l'assistant.
Et le rappel qui dérange : 5 milliards de dollars versés à la FTC en 2019 pour avoir menti aux utilisateurs sur l'usage de leurs données. On nous demande aujourd'hui de confier à la même maison un agent qui connaîtra nos conversations, nos habitudes et notre agenda. La mémoire courte est une compétence très bien rémunérée dans la Silicon Valley.
Reality Labs a déjà brûlé des dizaines de milliards pour un métavers désert
Ce n'est pas une pique gratuite, c'est un antécédent. Depuis 2020, Meta a englouti plusieurs dizaines de milliards de dollars dans Reality Labs, avec des pertes opérationnelles qui s'empilent trimestre après trimestre et un métavers que plus personne ne visite. Muse, c'est la même recette : une révolution autoproclamée, un récit bien huilé, et le même réflexe pavlovien des salles de marché.
On ne reproche pas à Meta de construire des produits. On lui reproche de transformer chaque lancement en preuve comptable de sa propre vision, alors que la seule métrique qui compte — combien de gens paieraient pour ça s'ils n'y étaient pas poussés — n'est jamais mesurée, jamais publiée, jamais demandée.
Trois chiffres suffiraient à nous faire taire
La rétention à 30 jours. Le nombre de conversations réelles par utilisateur actif. Et la part d'utilisateurs arrivés là de leur plein gré, plutôt que poussés par une notification Instagram un dimanche soir.
En attendant, on nous vend un classement — dans un magasin que Meta ne contrôle pas, mais où ses trois milliards d'utilisateurs font office de force de frappe promotionnelle. C'est une performance de distribution. Une performance de produit, ça se démontre. Et ça ne se décrète pas dans un post de blog.