Un mur qui n'arrête rien, des caméras qui regardent mourir, et une facture à neuf zéros. Vingt-cinq ans de « sécurité frontalière intelligente » et le bilan tient en une ligne : plus d'un millier de personnes, documentées par une enquête du MIT Technology Review, que la technologie n'a pas sauvées.
1994 : l'idée géniale de pousser les gens vers le désert
Avant de parler de capteurs, il faut parler de doctrine. « Prevention Through Deterrence », nom officiel de la politique adoptée en 1994. Le principe : verrouiller les villes frontalières pour forcer les migrants à traverser les zones les plus létales — Sonora, le désert de Yuma, le Rio Grande. Déshydratation, hyperthermie, noyade.
Le désert est le vrai dispositif de dissuasion. Les tours ne font que le filmer en haute définition.
SBInet : un milliard pour 85 kilomètres
Premier acte. Boeing décroche le contrat SBInet, promet un « mur virtuel » intégré pour 2006. Résultat livré en 2011 : environ un milliard de dollars dépensés, 53 miles couverts — 85 kilomètres de cailloux et de cactus — et une technologie qui tombait en panne à la première pluie.
Janet Napolitano, alors secrétaire à la Sécurité intérieure, débranche le bazar en janvier 2011. Elle aurait pu ajouter : « désolée pour la facture ». Elle ne l'a pas fait.
Anduril, Elbit : la relève sur le même cadavre
Deuxième acte, plus hype. Anduril Industries, fondée en 2017 par Palmer Luckey — le type de l'Oculus Rift racheté par Facebook — vend à la CBP ses tours « autonomes » Sentinel. À côté, l'israélien Elbit Systems, fournisseur historique de matériel de surveillance frontalière, dont le savoir-faire s'est rodé sur d'autres populations à surveiller.
Le discours n'a pas changé d'un iota : « détection autonome », « temps réel », « sauver des vies ». Le format, lui, a changé : le contrat est modulaire, renouvelable, et — détail savoureux — surtout pas auditable sur son efficacité réelle.
L'angle mort : détecter n'est pas sauver
Voilà le truc que personne ne met en titre. Détecter une personne qui meurt de soif à 70 kilomètres de la route la plus proche, ça n'est pas un sauvetage. C'est un procès-verbal.
Les agents restent à des heures de trajet. La géographie reste la même. La doctrine de 1994, elle, n'a jamais été révisée. On a empilé de la technologie de pointe au-dessus d'une politique qui tue délibérément. Le résultat statistique était prévisible dès le premier devis — et il l'était d'autant plus que le désert, lui, ne ment pas.
Qui se goinfre
Boeing a encaissé. Anduril affiche une valorisation à deux chiffres de milliards de dollars et lève plus vite que la CBP ne signe. Elbit rafle les marchés du même registre. Et à chaque cycle budgétaire, le même argument massue : « il faut moderniser le dispositif ».
Moderniser un dispositif qui échoue, c'est rentable. Corriger la politique qui le rend létal, ça ne l'est pas. Chers actionnaires, faites le calcul.
Le business model, c'est l'échec
Une tour qui fonctionne, c'est un argument pour l'arrêter. Une tour qui échoue, c'est une raison d'en acheter trois cents de plus l'année suivante. Le système n'est pas cassé : il est calibré.
Le « mur virtuel » n'a jamais eu pour objectif de sauver des vies. Il a eu pour objectif de produire des images, des chiffres et des contrats. Mission accomplie, messieurs. C'est le désert qui signe les reçus.