Mark Zuckerberg est monté sur scène, a enfilé une paire de lunettes et a parlé d'avenir. Traduction : Meta a ressorti son catalogue d'accessoires à porter sur le nez, a retiré une caméra pour se fabriquer une virginité, et espère très fort que personne n'ouvrira le rapport financier.
Le catalogue de la surveillance chic
À Meta Connect, la maison mère de Facebook a dégainé une gamme complète : les Ray-Ban Display à 799 dollars, livrées avec un bracelet neuronal qui lit les micro-contractions de vos muscles pour remplacer le swipe ; les Oakley Meta Vanguard à 499 dollars, taillées pour le trail et la sueur ; et une Ray-Ban Meta Gen 2 à partir de 379 dollars. Trois prix, une seule promesse : que vous acceptiez de payer pour porter une antenne.
Le pattern est limpide. Meta n'a jamais réussi à faire porter un casque Quest en dehors des chambres d'ados équipés de PC gamer. Alors la firme de Menlo Park a déplacé la bataille vers le seul objet que l'humanité accepte de porter douze heures par jour sans se plaindre : la paire de lunettes. C'est malin. C'est aussi le cheval de Troie le plus bourgeois de l'histoire de la Silicon Valley.
La version sans caméra ou l'art du cache-sexe
Le clou du spectacle, c'est la première paire sans objectif photo. Meta la présente comme une concession à la vie privée. Prenons trente secondes pour savourer l'arnaque : sans caméra ne veut pas dire sans micro. Vos lunettes continuent d'entendre la conversation, le métro, votre patron, votre thérapeute. L'audio part sur les serveurs du même Meta qui a inventé le pixel-espion et l'amende à 1,3 milliard d'euros pour transfert illégal de données vers les États-Unis.
Rappelons-nous l'été 2024 : deux étudiants de Harvard ont démontré qu'avec des Ray-Ban Meta et une reconnaissance faciale bricolée, ils pouvaient identifier des inconnus dans la rue en temps réel. Meta a répondu en jurant que ce n'était pas prévu. Le fabricant a ensuite mis à jour son logiciel, pas sa conscience. Proposer aujourd'hui une version sans caméra, c'est vendre un paquet de cigarettes avec un filtre plus fin.
Reality Labs, le trou noir à 70 milliards
Il faut suivre l'argent, parce que c'est là que l'histoire devient drôle. Reality Labs, la division métavers-IA-lunettes de Meta, perd de l'ordre de 4 à 5 milliards de dollars par trimestre pour un chiffre d'affaires qui se compte en centaines de millions. Depuis 2020, la casse cumulée dépasse 70 milliards de dollars.
Mettez ce chiffre en face : c'est de quoi financer le CNRS pendant près de vingt ans. Vingt ans de recherche publique française, brûlés en avatars sans jambes et en lunettes que personne ne réclamait. Zuckerberg appelle ça « investir dans le futur ». Les actionnaires appellent ça « on a plus de bouton pour arrêter ». Le seul moment où Meta gagne de l'argent, c'est quand vous regardez une pub dans le fil. Les lunettes servent à ne pas vous lâcher quand vous levez les yeux.
EssilorLuxottica encaisse, Meta se saigne
Le vrai gagnant de l'affaire porte des lunettes depuis 1961 à Clichy. EssilorLuxottica fournit les montures, encaisse la marque, la distribution, la marge matérielle — et regarde Meta payer le R&D, le marketing et le bad buzz. Cerise sur le nez : Meta a claqué environ 3 milliards d'euros pour acheter 3 % du capital d'EssilorLuxottica. Une minorité de blocage pour un partenaire qui peut, lui, se retirer dès que la hype retombe. C'est l'histoire du type qui finance la voiture, laisse les clés à son voisin et se réjouit d'avoir un siège passager.
Et la batterie, parlons-en
On nous vend huit à neuf heures d'autonomie. Magnifique sur papier. Dans la vraie vie, chaque interrogation de l'IA, chaque vidéo, chaque traduction en direct bouffe la pile. Résultat : vous rechargerez vos lunettes comme votre téléphone, c'est-à-dire deux fois par jour, et vous aurez ajouté un câble à votre charge mentale. Le bracelet neuronal, lui, se recharge aussi. Bravo pour la révolution : on porte désormais trois appareils qui tombent tous en panne de batterie en même temps.
Régulateurs, réveillez-vous
Donc voilà où on en est : un objet qui filme et écoute, produit par une entreprise condamnée pour avoir menti sur la protection des données, vendu par une marque que tout le monde trouve sympathique, sur un marché où aucun texte européen n'encadre sérieusement la reconnaissance faciale en temps réel dans l'espace public.
Zuckerberg a perdu la bataille du casque. Il n'a pas abandonné, il a changé de cible : votre visage. Et il a compris que la meilleure façon de faire accepter une caméra sur le nez, c'est d'en fabriquer une sans. Payez 799 dollars, la vie privée est offerte — pendant que le stock.