Un trophée pour mieux faire avaler la pilule
Matei Zaharia, le cerveau technique derrière Apache Spark et co-fondateur de Databricks, vient de se voir décerner le Prix ACM Software System 2024. C’est l’équivalent d’un Oscar pour les gens qui parlent à des machines. Félicitations. Mais comme tout bon lauréat qui se respecte, il n’a pas pu s’empêcher de transformer son discours de remerciement en une plateforme publicitaire pour sa nouvelle lubie.
L'AGI, ce concept fourre-tout qui arrange tout le monde
Sa thèse ? L'Intelligence Générale Artificielle (AGI) n’est pas un horizon lointain, elle est « déjà là ». Seul petit problème : nous, pauvres humains, la « comprenons mal ». Traduction marketing : notre produit ne fait pas ce que promet la définition académique de l'AGI, donc changeons la définition. C’est d’une élégance confondante.
Zaharia, désormais Chief Technologist pour la recherche chez Databricks, explique travailler sur « l'IA pour la science ». Un domaine noble, sans doute. Mais brandir l'étendard de l'AGI pour parler d'outils d'analyse de données légèrement plus intelligents, c’est comme appeler une trottinette électrique « vaisseau spatial ». Ça fait vendre, mais ça ne vole pas plus haut.
La stratégie classique : noyer le poisson sous le jargon
Le timing est savoureux. Databricks, valorisée à 43 milliards de dollars, se bat sur un marché de l'IA et du data cloud plus encombré qu’un open space un lundi matin. Face aux géants (AWS, Google Cloud, Microsoft Azure) et aux pure-players agressifs (Snowflake), il faut se différencier. Et quoi de mieux qu’une promesse messianique ? L’AGI n’est plus un but, c’est un argument de vente.
Pendant ce temps, les vrais problèmes – les biais des modèles, leur coût environnemental exorbitant, leur opacité totale, leur tendance à halluciner allègrement – sont relégués au second plan. On ne vous vend pas un outil, on vous vend une révolution. Même si cette révolution consiste surtout à générer du code bugué ou à résumer des PDF.
Le prix de la crédibilité, ou comment l'académique sert le commercial
L’ACM, par ce prix, offre à Zaharia un capital de crédibilité immense. Et il l’utilise, à la lettre, pour faire la promotion d’une vision qui sert directement les intérêts commerciaux de son entreprise. Ce n’est pas nouveau, mais c’est exécuté avec une maestria qui mérite d’être soulignée. Le message subliminal est clair : « Écoutez le grand scientifique, pas le vendeur. » Sauf qu’ici, les deux sont la même personne.
Alors oui, Matei Zaharia est un ingénieur brillant. Oui, ses contributions à Spark et au monde des données sont indéniables. Mais la prochaine fois qu’un milliardaire de la tech vous assure que l’AGI est sous vos yeux, demandez-lui où est caché le canard. Parce que pour l’instant, ce qu’on nous présente ressemble furieusement à un canard : ça cancane, ça flotte, mais ça ne vole pas vers les étoiles.