Pendant une décennie, les plateformes de streaming se sont écharpées pour régner sur un seul format : la musique pour Spotify, la vidéo pour Netflix, le court-métrage amateur pour YouTube, le clip de 15 secondes pour TikTok. Chacune dans son couloir, à mordre les mollets des autres. Et voilà que l'IA leur susurre à l'oreille : « Et si vous deveniez toutes la même chose ? » Résultat : une mêlée générale pour construire l'application de divertissement universelle, ce monstre sans âme qui avale podcasts, films, playlists et live-streams dans un même broyeur algorithmique.
Le grand mix : une soupe informe
Spotify, avec ses 600 millions d'oreilles dociles, ne se contente plus de playlist de jogging. Il veut du podcast, du livre audio, et même de la vidéo. Netflix, qui a perdu 200 000 abonnés en 2022 avant de se stabiliser à 260 millions, se met à l'audio : séries en format podcast, playlists maison. YouTube, fort de 2,5 milliards d'utilisateurs mensuels, devient un hub de podcasts et de séries produites par la plateforme. TikTok, avec son milliard de zombies du scroll, teste des vidéos longues et des fonctionnalités de streaming musical. Bref, tout le monde veut être le couteau suisse du divertissement. Mais un couteau suisse qui te coûte un abonnement mensuel et te suce ton attention 24h/24.
L'IA : l'arme de destruction massive des niches
Le prétexte ? L'intelligence artificielle qui permet de « créer, organiser et recommander » du contenu tous formats. Traduction : les algorithmes vont décider ce que tu mates, écoutes et lis, sans que tu aies besoin de choisir. Fini la découverte hasardeuse d'un groupe de rock bulgare ou d'un documentaire sur les fourmis. Place à la bouillie lisse et prévisible que les modèles prédictifs jugent « optimale ». Les CEO de ces boîtes vous diront que c'est « personnalisé ». Nous, on appelle ça l'ennui standardisé. Et devinez qui paie les violons ? Vous, avec vos données et votre temps.
Qui va gagner la course à l'ennui ?
La bataille fait rage, mais le résultat est déjà écrit : personne ne gagnera sauf le dieu de la banalité. Spotify veut être Netflix du pauvre, mais sans les films originaux. Netflix veut être Spotify, mais sans la découverte musicale. TikTok veut être YouTube, sauf que personne ne regarde des vidéos de 45 minutes sur TikTok sauf les chats. YouTube, lui, voudrait être tout le monde en même temps, quitte à noyer les créateurs indépendants sous un déluge de contenus IA générés en série.
Et pendant ce temps, les régulateurs dorment. La Commission européenne examine machinalement les positions dominantes, mais rien ne bouge. Pendant que Spotify et Netflix multiplient les titres, les artistes et créateurs se font payer en cacahuètes. L'IA, c'est la promesse d'une production infinie pour un coût dérisoire. Mais la valeur de ce que vous consommez tend vers zéro. Vous voulez du « divertissement universel » ? Vous aurez un divertissement universel : universellement médiocre.