Deux nouvelles cette semaine, une seule morale : on vous vend du garde-fou et on vous facture les dégâts. D'un côté des modèles d'IA qu'on a dressés à dire non. De l'autre des médicaments qui font maigrir en donnant envie de vomir. Dans les deux cas, l'industrie communique sur la sécurité et refile la note au client.
Le « non » de l'IA est un réflexe, pas une conscience
Un modèle de langage ne sait pas ce qui est dangereux. Il sait ce qui ressemble à une réponse qu'on l'a puni d'avoir donnée. Le refus n'est pas une éthique : c'est un comportement appris par renforcement, calibré par des humains mal payés qui notent des paires de phrases. Demandez à un chatbot comment on synthétise un gaz toxique : refus net, ton paternel, rappel des lois. Demandez-lui la même chose en swahili, en argot, ou en lui faisant jouer le rôle d'un chimiste de fiction : il vous rédige la notice.
Plusieurs travaux sur les modèles multilingues l'ont montré : les protections s'effondrent dès qu'on sort de l'anglais bien propre. La sécurité de l'IA est un filtre anglophone, pas une barrière. Elle tient tant que personne n'a envie de la contourner.
Et quand il dit non, c'est souvent à la mauvaise personne
Le revers de la médaille est plus drôle : des médecins se font refuser des questions sur des posologies. Des chercheurs en sécurité se font bloquer en train d'auditer un modèle. Des victimes de violences domestiques se sont vu opposer un « je ne peux pas vous aider là-dessus ». Voilà le vrai bilan : un système qui refuse les professionnels et cède aux bidouilleurs.
Aux équipes safety d'OpenAI, d'Anthropic, de Google et des autres : vos model cards ne sont pas des documents techniques, ce sont des brochures commerciales. Vous mesurez la robustesse sur vos propres tests, avec vos propres prompts, dans votre propre langue. Bravo. C'est comme un contrôle qualité fait par le vendeur, sur un échantillon choisi par le vendeur.
GLP-1 : la nausée en option gratuite, le prix en supplément
Passons aux médicaments vedettes. Le sémaglutide (Wegovy, Novo Nordisk) et le tirzépatide (Zepbound, Eli Lilly) font perdre du poids, ça n'est pas contesté. Ce qui l'est moins, c'est ce qu'on tait dans les publicités télévisées.
Dans les essais STEP, environ 44 % des patients sous sémaglutide 2,4 mg ont eu des nausées, contre 17 % sous placebo. Diarrhée autour de 30 %, vomissements autour de 24 %. Et près de 7 % ont arrêté le traitement à cause des effets gastro-intestinaux, trois fois plus que le groupe placebo. Ajoutez gastroparesie, lithiase biliaire, pancréatite — tous inscrits sur la notice — et vous obtenez un médicament qui marche, vendu comme une gourmandise sans lendemain.
Autre angle mort, celui du corps : selon plusieurs analyses de composition corporelle, 20 à 40 % du poids perdu est de la masse maigre. Vous ne perdez pas « du gras ». Vous perdez du muscle. Pour une population vieillissante, c'est tout sauf anodin. L'Agence européenne du médicament a bien enquêté sur les idées suicidaires — conclusion en juin 2024 : pas de lien causal démontré — mais elle a maintenu la surveillance. Traduction : on ne sait pas encore.
Suivez l'argent, il ne vomit jamais
Novo Nordisk est devenu la première capitalisation européenne, autour de 500 milliards de dollars au sommet. Eli Lilly a franchi les 700 milliards. Pendant ce temps, le prix catalogue américain tourne autour de 1 000 dollars par mois, quand des chercheurs estimaient le coût de production du sémaglutide à quelques dollars. Le reste, c'est du marketing, du brevet et de la marge.
Et pendant les pénuries, des téléconsultations ont vendu des copies composées à la chaîne, dans des officines non inspectées. L'organisme américain du médicament a joué au yoyo sur le statut « en pénurie » — pas de quoi rassurer sur la rigueur du système.
Ce qu'on ne vous dit pas
Ces traitements sont probablement chroniques. Arrêtez, et le poids revient, études à l'appui. Vous ne payez donc pas un traitement, vous souscrivez un abonnement. Les compagnies l'ont compris avant vous : ce n'est pas un marché de patients, c'est un marché d'abonnés.
Même logique côté IA : on ne vous vend pas un outil, on vous vend une confiance. Un refus bien mis en scène rassure les régulateurs, les journalistes et les comités d'éthique. Il ne protège personne. Et entre-temps, les vraies questions — qui contrôle les modèles, qui contrôle les essais, qui paie les complications — restent soigneusement hors champ.
Alors la prochaine fois qu'un communiqué vous parlera d'« IA responsable » ou de « percée thérapeutique », relisez la petite ligne en bas. C'est là qu'est l'info.