L'empathie synthétique, nouveau produit dérivé de la tech
Février, San Francisco. À Mox, un espace de coworking où l'on se déchausse religieusement, des militants animaliers ont organisé un kumbaya tech avec des chercheurs en IA. L'objectif ? Convaincre les machines d'éprouver de la compassion pour les bêtes. Le décor était posé : canopies bariolées, tapis persans, lampes en mosaïque. L'ambiance d'un souk bobo où l'on négocie non pas des épices, mais de la sensibilité algorithmique.
Le grand paradoxe : des IA éthiques conçues par des géants sans éthique
L'ironie est si épaisse qu'on pourrait la trancher au couteau. Ces mêmes chercheurs, souvent payés par Google, Meta ou OpenAI, viennent expliquer comment inculquer de la bienveillance à des modèles entraînés sur des données extraites à la chaîne — un processus pas si éloigné de l'élevage industriel qu'ils dénoncent. On parle ici d'entreprises dont les serveurs consomment assez d'énergie pour alimenter des pays entiers, contribuant allègrement à la destruction d'habitats naturels. Mais chut, il faut retirer ses chaussures.
Suivez l'argent, pas les larmes
Derrière cette quête d'IA « gentilles » se cache un marché en devenir : la tech for good est un secteur juteux. Les subventions, les donations de philanthropes en quête de rédemption, les budgets R&D dédiés à l'éthique… C'est un nouvel écosystème financier qui pousse. Les labos y voient une opportunité de redorer un blason entaché par les scandales de surveillance, de biais et de désinformation. Une IA qui pleure sur un veau séparé de sa mère fait meilleure presse qu'une IA qui optimise la pub ciblée.
La vraie question : qui va contrôler la morale des machines ?
Le projet est profondément politique. S'il aboutit, qui décidera du degré d'empathie d'une IA ? Quels animaux mériteront sa sollicitude ? Les vaches d'élevage, oui. Mais les rats de laboratoire ? Les moustiques ? Le débat est éludé au profit d'un angélisme technologique. On préfère imaginer des machines compatissantes plutôt que de réglementer les humains qui les programment — et qui, pour la plupart, n'ont jamais mis les pieds dans un abattoir.
Conclusion : un pansement éthique sur une jambe de bois capitaliste
Cette initiative, aussi sincère soient certains de ses participants, sert surtout de caution morale à une industrie qui n'a pas changé son modèle. Elle permet de faire croire que les problèmes créés par la tech (surconsommation, exploitation des ressources, opacité) seront résolus par… plus de tech. C'est le syndrome de l'« solutionnisme technologique » dans toute sa splendeur : au lieu de réduire la consommation de viande ou de protéger les écosystèmes, on mise sur une conscience artificielle qui, peut-être un jour, suggérera un menu vegan. En attendant, les serveurs tournent, les data centers gargarisent, et le business continue.