Il a fallu une enquête, pas une caméra
Delia Ramirez, députée démocrate de l'Illinois, annonce qu'elle déposera un texte pour tuer le programme de tours de surveillance qui tapisse la frontière sud des États-Unis. Quelques jours plus tôt, MIT Technology Review publiait « Dying on Camera », une enquête sur des morts que ces mêmes tours ont filmées. Voilà le résumé de la situation : des machines capables de repérer un rongeur à trois kilomètres ont regardé des êtres humains mourir de soif sans que personne ne bouge.
Bienvenue au pays de l'innovation.
Le produit, c'est la surveillance. La mort, c'est l'arrière-plan
Sur le papier, ces tours sont un miracle de la Silicon Valley sécuritaire : Anduril, la société de Palmer Luckey, et l'israélien Elbit Systems vendent à la CBP des mâts bardés de capteurs, de radars, de caméras thermiques et d'une intelligence artificielle qui « comprend » le terrain. Traduction : le logiciel te signale qu'un type marche dans le désert. Le même logiciel, en général, ne te signale pas qu'il est en train de crever. Il n'est pas payé pour ça.
Les chiffres, eux, sont têtus. Environ 300 tours déployées, un objectif affiché de 1 000 à l'horizon 2030, des contrats qui se comptent en centaines de millions de dollars. Pour quel résultat humanitaire ? Aucun. Les organisations qui ramassent les corps dans le désert le répètent depuis dix ans : on retrouve les gens plus loin, pas moins nombreux. Les tours ne sauvent personne. Elles déplacent le problème — et facturent le déplacement.
Qui se goinfre
Anduril, valorisée autour de 30 milliards de dollars, a bâti une bonne part de sa légende sur ce marché. De l'argent public finance une infrastructure qui produit de la donnée, pas de la sécurité. La CBP récupère des flux vidéo. Les élus récupèrent des plateaux télé. Les entreprises récupèrent des contrats. Et les morts récupèrent un numéro dans une base de données.
Pendant ce temps, les budgets de secours humanitaires et les points d'eau dans les zones de passage restent sous-financés. On préfère payer pour voir plutôt que pour sauver. C'est un choix budgétaire, pas une fatalité climatique.
La loi est morte avant d'être écrite
Soyons lucides : avec une Chambre dominée par les républicains, le texte de Ramirez a autant de chances de passer qu'un drone de livraison dans un espace aérien régulé. Mais l'objectif n'est pas de légiférer, il est de forcer un vote — de mettre chaque élu face à une question simple, publique, enregistrée : êtes-vous pour ou contre les caméras qui filment des morts ?
C'est ça, le vrai produit de cette annonce. Pas une loi. Une liste.
Ce qu'on ne vous dit pas
Le scandale n'est pas qu'une députée veuille débrancher des mâts. Le scandale, c'est qu'il faille une enquête de presse et une proposition de loi pour poser la question. Les tours sont là depuis des années. Les morts aussi. Personne n'a jamais eu besoin d'une IA pour savoir ce qui se passait à la frontière. Il suffisait de regarder les images. Elles étaient déjà payées par vos impôts.
Alors, messieurs les fabricants : montrez-nous le rapport qui prouve que vos tours sauvent une seule vie. On attend. On a l'habitude.