La chair à data est humaine et sous-payée
Oubliez les labos aseptisés de Boston Dynamics. Le futur de la robotique humanoïde se forge dans des appartements au Nigeria, en Inde ou au Kenya, par des « micro-travailleurs » payés quelques centimes de dollar pour apprendre à des intelligences artificielles à ne pas renverser un verre ou ouvrir une porte. Le dernier rapport de TechCrunch, que nous avons décortiqué, révèle le pot aux roses : des plateformes comme Remotasks ou Scale AI servent d'intermédiaires entre les start-ups en quête de données et une armée de précaires du numérique. Zeus, étudiant en médecine nigérian, est l'un d'eux. Après ses journées à l'hôpital, il enfile un casque VR pour guider les gestes d'un robot dans un simulateur. Son salaire ? Une fraction de ce que touche un ingénieur californien pour le même type de tâche de labellisation. L'exploitation a trouvé son nouveau terrain de jeu : le métavers du sous-traitant.
Le mirage des benchmarks et la fuite en avant des VC
Dans le même temps, l'écosystème tech s'agite pour créer de nouveaux « benchmarks » – des tests standardisés – censés évaluer les capacités des robots. Derrière ce jargon technique se cache une réalité moins glorieuse : personne ne sait vraiment comment mesurer l'intelligence d'une machine, alors on invente des courses à obstacles numériques. Pourquoi ? Parce qu'il faut bien justifier les centaines de millions de dollars déversés dans des sociétés comme Figure AI ou 1X Technologies par des fonds en mal de prochaine révolution. Créer un benchmark, c'est créer un marché. Et surtout, c'est détourner le regard du modèle économique réel : une automatisation qui, pour se construire, s'appuie sur une main-d'œuvre humaine massive, invisible et jetable.
Qui gagne vraiment ? Les plateformes, toujours les plateformes
Suivez l'argent. Il ne mène pas vers les robots, mais vers les infrastructures qui les rendent possibles. Les vrais gagnants de cette nouvelle ruée vers l'or ne sont pas nécessairement ceux qui construiront le premier robot utile, mais ceux qui monnaient l'accès à la data et à la main-d'œuvre. Scale AI, valorisée plusieurs milliards, est l'opérateur de cette mine de données à ciel ouvert. Elle vend aux start-ups robotiques le pétrole dont elles ont besoin : des millions d'annotations faites par des humains sous-payés, souvent dans des pays à faible coût de main-d'œuvre. Le capitalisme de plateforme réinvente le travail à la tâche du XIXe siècle, mais avec une connexion internet et une interface en ligne. Progrès.
La grande hypocrisie de l'automatisation totale
Le discours officiel est un mantra : les robots vont nous libérer des tâches pénibles, dangereuses ou répétitives. La vérité sur le terrain est plus cynique. Pour qu'un robot apprenne à ne pas trébucher sur un tapis, des milliers d'humains doivent d'abord trébucher virtuellement pour lui montrer l'exemple. Nous construisons une armée de machines censées nous remplacer, en utilisant comme matière première le temps et le clic de ceux qui ont le plus à perdre à cette substitution. L'ironie est totale. La prochaine fois qu'un CEO vous vendra sa vision d'un monde libéré par les robots, demandez-lui qui, aujourd'hui, dans l'ombre, est payé 2 dollars de l'heure pour leur apprendre à tenir une cuillère.