Quatre-vingt-dix minutes. C'est le temps qu'il a fallu à OpenAI pour transformer un sermon sur la prudence en concours de bites.
Anthropic dégaine Opus 5.5. OpenAI réplique avec ses mises à jour GPT-6. Un aller-retour digne d'une cour de récré, sauf que la récré coûte des milliards en GPU et que la facture finit sur votre relevé d'électricité. Rappel pour les distraits : il y a quelques mois, les mêmes bonnes âmes pontifiaient sur la nécessité de « ralentir la frontière ». Pace the frontier. Traduction : on ralentit, mais pas nous, et surtout pas maintenant.
Le podium est occupé par un jouet
Mais c'est Meta qui a volé le micro. Muse, son agent IA personnel, dépasserait soi-disant les premiers chiffres de ChatGPT, et prendrait la direction des lunettes connectées.
Dépasser « les premiers chiffres de ChatGPT ». Voilà le KPI. Pas le raisonnement, pas la fiabilité, pas l'utilité. La courbe. Le chiffre qui monte. On ne mesure plus ce qu'une IA sait faire, on mesure combien de gens ont appuyé sur le bouton au moins trois fois dans la semaine.
Et franchement, Tamagotchi est le mot juste. Un bidule qui réclame votre attention, qui simule l'attachement, qui survit tant que vous le nourrissez. Sauf que celui de 1996 tenait dans une poche et ne renvoyait rien à Bandai.
Suivez le regard
L'étape suivante, ce sont les lunettes. Et c'est là que l'expression « agent personnel » mérite un procès en flagrant délit de mensonge publicitaire.
Un assistant qui vit sur votre nez, voit ce que vous voyez, entend ce que vous entendez et s'en souvient : voilà le produit réel. Le mode d'emploi non écrit ? Meta encaisse autour de 98 % de ses revenus de la publicité. Un capteur portable qui documente vos habitudes, vos lieux, vos conversations, ce n'est pas une fonctionnalité. C'est un pipeline.
Et ce n'est pas de la paranoïa de salon. Le partenariat avec EssilorLuxottica a été prolongé et élargi, les Ray-Ban Meta se vendent, et chaque paire vendue est un point d'observation de plus dans le monde physique. Détail savoureux : Meta est entrée au capital d'EssilorLuxottica en 2024. Le vendeur de lunettes et le vendeur de pub ont le même propriétaire. Circulez, il n'y a rien à voir — c'est justement le problème.
L'angle mort : personne ne veut mesurer ce que ça bouffe
Pendant qu'on compare des courbes d'inscriptions, il y a une question que la presse tech n'aime pas poser, parce qu'elle ne fait pas de clics : combien de gigawatts pour ce duel à 90 minutes d'intervalle ? Combien de mètres cubes d'eau pour refroidir des datacenters qui servent, in fine, à vous rappeler de boire de l'eau ?
Les trois acteurs publient des chiffres d'adoption triés sur le volet et taisent soigneusement les coûts d'inférence. Les capex explosent dans les comptes trimestriels ; les bénéfices, eux, poireautent en salle d'attente. On vous vend la révolution, on vous facture l'ampérage.
Donc, c'est « working » ?
Ça dépend de ce qu'on appelle marcher. Si marcher signifie empiler des utilisateurs sur une nouveauté, alors oui, ça marche — exactement comme le Tamagotchi marchait en 1997, jusqu'au tiroir.
Si marcher signifie construire un truc qui tient debout tout seul, alors on n'en sait rien. Et surtout : aucune des trois entreprises n'a le moindre intérêt à ce qu'on le vérifie. Les communiqués sont là pour ça. Vous, vous êtes là pour la courbe.
Alors allez-y, achetez vos lunettes. Le Tamagotchi a des rétines maintenant. Il ne vous demande plus de le nourrir — juste de regarder.