Le Gosplan 2.0 : l'IA au service du contrôle, pas de la créativité
La Chine vient d'approuver son 15e Plan Quinquennal, un pavé de 203 pages qui prétend tracer la voie jusqu'en 2030. Comme prévu, le mot « intelligence artificielle » y est jeté à toutes les sauces, cité aux côtés de l'informatique quantique et des biotechnologies comme un « sentier à suivre ». La rhétorique est familière : « innovation autonome », « souveraineté technologique », « système national d'innovation ». Traduction : après s'être gavée de transferts de technologie occidentaux pendant des décennies, Pékin panique et tente de fabriquer sa propre Silicon Valley par décret. Bonne chance.
Suivez l'argent (et les subventions)
Le plan, dans sa sagesse bureaucratique, ne se contente pas de vœux pieux. Il fixe des objectifs chiffrés pour le déploiement de l'IA dans l'industrie, l'agriculture et la gouvernance. Des milliards de yuans vont être déversés dans des « parcs d'innovation » et des « plates-formes nationales ». Qui va empocher ? Les géants habituels, bien sûr : Baidu, Alibaba, Tencent, et leurs petits camarades du Parti. L'« innovation » ici, c'est surtout un vaste système de redistribution d'argent public vers les champions nationaux, avec en contrepartie une loyauté absolue et un flux de données citoyennes continu vers les serveurs de l'État.
Le grand paradoxe : planifier l'imprévisible
Il y a une ironie tragique à vouloir planifier sur cinq ans un domaine qui évolue tous les six mois. Le dernier plan quinquennal (2021-2025) parlait déjà d'IA, mais ChatGPT n'existait pas. Celui-ci mentionne les grands modèles linguistiques, mais qui sait ce qui émergera en 2027 ? La force de la Silicon Valley a été le chaos, la prise de risque, l'échec permis. La force du système chinois est le contrôle, la stabilité, l'obéissance. Devinez lequel est compatible avec les révolutions scientifiques.
La cible ultime n'est pas le marché, c'est le citoyen
Ne vous y trompez pas. Quand le plan parle de déployer l'IA dans la « gouvernance sociale » et la « sécurité publique », il ne s'agit pas d'améliorer les services publics. Il s'agit de perfectionner l'État de surveillance. La reconnaissance faciale, l'analyse prédictive des « comportements à risque », le crédit social 2.0 : voilà le vrai laboratoire d'application. L'Occident fantasme sur des AGI bienveillantes ; la Chine, elle, construit des outils d'hyper-contrôle avec une efficacité glaçante. C'est peut-être là leur seule « avance » réelle.
Conclusion : Un plan pour impressionner la galerie
Ce document sert deux maîtres. À l'interne, il rassure l'appareil du Parti en montrant que la « voie » est tracée. À l'externe, il envoie un message de puissance technologique destiné à faire flipper Washington et Bruxelles. Mais entre les lignes des objectifs ambitieux, on lit surtout la peur : la peur de manquer le virage, la peur de la dépendance, la peur de perdre le contrôle. L'IA peut-elle vraiment fleurir sous cloche, nourrie aux subventions et surveillée par des censeurs ? L'histoire des technologies nous souffle que la réponse est non. Mais l'histoire de la Chine nous rappelle qu'elle aime défier l'histoire.