Depuis 2017, un dénommé Iason Gabriel occupe un poste chez Google DeepMind. Son job officiel : philosophe maison, chargé d'anticiper et de réfléchir aux conséquences de l'IA. Son job réel ? Sans doute faire joli dans les communiqués de presse. Car après sept ans passés à errer dans les couloirs feutrés de l'IA, ce penseur en résidence admet dans un podcast du Guardian un petit détail gênant : il n'a pas vraiment la moindre idée de l'impact de son boulot. “There’s this deep mystery of what, actually, is this thing?” lâche-t-il, presque candide. À ce stade, on se demande si le mystère ne porte pas plutôt sur son utilité réelle.
L'éthique comme alibi corporate
Embaucher un philosophe pour réfléchir à l'IA, c'est élégant. Ça donne une patine morale à une entreprise dont le modèle économique repose sur la captation massive de données et la vente de services dopés à l'intelligence artificielle. Mais quand le philosophe en question déclare lui-même que les pressions commerciales et géopolitiques rendent son travail potentiellement vain, le vernis craque. En 2024, les géants de la tech ont dépensé des sommes astronomiques en lobbying pour éviter toute régulation contraignante de l'IA, pendant que leurs départements d'éthique, comme celui de Gabriel, produisaient des papiers sages et des recommandations gentillettes. Coïncidence ? Pas vraiment. Le rôle de ces philosophes est de fournir une caution morale, pas de faire dérailler la machine à cash.
Le doute existentiel du philosophe-salarié
Mais le plus savoureux, c'est ce petit aveu d'impuissance que lâche Gabriel dans le micro tendu par Robert P. Baird. Il s'interroge sur la nature même de ce qu'il fait : “what, actually, is this thing?” Quand tu bosses depuis 2017 chez DeepMind et que tu te demandes encore ce que tu fous là, c'est soit un signe d'honnêteté intellectuelle rare, soit un signal d'alarme pour la boîte. On penche pour la seconde option. Sept ans de réflexion éthique, et pas une once de changement dans la trajectoire de l'entreprise. Pas de freinage sur les projets militaires (Google a renoué avec le Pentagone via le projet Maven), pas de renonciation aux modèles de langage géants qui bouffent des ressources comme des goinfres. Alors, à quoi sert ce philosophe ? À poser des questions profondes dans des podcasts, apparemment.
Derrière les beaux discours, la machine à cash
Le vrai problème, c'est que la réflexion éthique, dans ces grands groupes, est structurellement impuissante. Elle ne peut pas remettre en cause le business model, ni ralentir la course aux armements de l'IA. Les commerciaux et les ingénieurs ont le pouvoir, les philosophes servent d'arbres de Noël pour la réputation. En 2023, le budget R&D de Google a dépassé les 45 milliards de dollars. La part allouée à l'éthique ? Infime, et surtout décorrélée des décisions clés. Alors oui, Iason Gabriel peut se demander en boucle ce qu'il fait là. Mais tant que son salaire sera payé par la machine à cash de Google, la réponse est claire : il est là pour que nous, pauvres citoyens, croyions que quelqu'un, quelque part, veille au grain. Bonne blague.