Le gouvernement japonais et ses conglomérats industriels ont trouvé la solution miracle à leur crise démographique : remplacer les humains qui ne veulent plus de leurs boulots de merde par des machines qui, elles, ne se plaindront pas. On appelle ça de l’« innovation ». Nous, on appelle ça de la fuite en avant capitaliste, version robotique.
La pénurie n’est pas un accident, c’est une conséquence
Près de 11 millions d’emplois seraient vacants d’ici 2040 selon leurs propres estimations. Pas parce que les Japonais sont devenus paresseux, mais parce que des secteurs entiers – construction, logistique, soins aux personnes âgées – proposent des conditions de travail dignes du XIXe siècle pour des salaires du XXIe. Trop dur, trop dangereux, trop mal payé. La main-d’œuvre, notamment jeune, vote avec ses pieds. La réponse des patrons ? Des pieds en métal.
Le grand cirque des « robots de terrain »
On nous présente donc une flopée de prototypes glorifiés : des exosquelettes pour porter des charges lourdes sur les chantiers, des robots-tracteurs pour les fermes où les agriculteurs ont en moyenne 68 ans, des automates pour déplacer des colis dans des entrepôts infernaux. Le Ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI) finance, les grands noms (Toyota, Panasonic, une myriade de startups) développent. Le tout estampillé « Society 5.0 », un concept aussi creux que marketing.
Suivez l’argent, pas le discours
Derrière le baratin sur « l’harmonie homme-machine » et le « soutien aux travailleurs », le calcul est simple et sordide. Un robot, ça ne tombe pas malade, ça ne réclame pas d’augmentation, ça ne porte pas plainte pour harcèlement, et ça travaille 24h/24 sans faire d’heures sup’. L’investissement initial est lourd, mais le retour sur investissement, pour un secteur qui repose sur l’exploitation d’une main-d’œuvre vulnérable, est une aubaine. On ne modernise pas le travail, on automatise l’exploitation.
L’angle mort : qui va réparer les réparateurs ?
La blague ultime de cette fuite en avant technologique est son point de rupture. Ces robots « de terrain » sont complexes, fragiles, spécifiques à des environnements chaotiques. Ils vont tomber en panne. Souvent. Et devinez qui manque tout autant que les ouvriers ? Des techniciens qualifiés pour les entretenir. Le Japon crée un nouveau problème (la maintenance robotique) pour en éviter un autre (améliorer les conditions de vie). Génial.
Alors la prochaine fois que vous lirez un communiqué enthousiaste sur un robot japonais qui aide les personnes âgées, souvenez-vous : ce n’est pas une victoire de l’humanité sur la pénurie. C’est l’aveu d’une défaite sociale si profonde que la seule issue trouvée est de remplacer les humains par du métal, plutôt que de rendre les jobs humains supportables. Le futur, version japonaise : un pays peuplé de vieillards et de robots, où les seuls boulots qui restent seront de servir les uns et de réparer les autres. Belle société.