Dario Amodei veut qu'on ralentisse l'intelligence artificielle. Le PDG d'Anthropic l'écrit noir sur blanc dans un essai tortueux, avec un plan en trois étapes pour « rythmer la frontière » — traduction : prier poliment les autres labos de lever le pied le temps que quelqu'un, quelque part, daigne écrire des garde-fous.
Le frein à main en cuir de veau
Il faut saluer la performance. En mars 2025, Anthropic bouclait un tour de table de 3,5 milliards de dollars mené par Lightspeed, portant sa valorisation à 61,5 milliards. Ajoutez les 8 milliards d'Amazon — moitié cash, moitié crédits AWS — et les 3 milliards de Google, qui a discrètement récupéré autour de 14 % du capital. Total : plus de 13 milliards engrangés pour construire précisément ce qu'il faudrait, selon son propre PDG, arrêter de construire si vite.
Personne n'a jamais dit qu'on ne pouvait pas être à la fois lucide et riche.
Étape un : on est sympas, tout seuls
Concrètement, que propose Anthropic ? D'ouvrir ses modèles à des évaluateurs externes, METR en tête. METR, c'est l'ancien ARC Evals, un laboratoire à but non lucratif basé à Berkeley, qui teste les modèles de frontière pour voir s'ils savent fabriquer des armes biologiques ou s'exfiltrer tout seuls. L'idée est bonne. Elle est aussi, notons-le, entièrement sous contrôle d'Anthropic : c'est Anthropic qui ouvre la porte, qui choisit l'évaluateur, qui décide de ce qu'il voit, et qui rédige le communiqué.
C'est le contrôle technique automobile, version où le garagiste s'auto-délivre la vignette.
Étape deux : la meute
Là, on entre dans le sérieux. Amodei veut que toute l'industrie s'aligne — probablement sous l'œil des régulateurs. Et c'est là que le bât blesse. Réclamer une régulation quand on pèse 61,5 milliards et qu'on s'appuie sur deux des plus grosses capitalisations mondiales, ce n'est pas de l'humilité. C'est un verrou posé derrière soi. Une fois les normes écrites par les acteurs en place, il n'y a plus de place pour les suivants. La « sécurité » devient la plus élégante des barrières à l'entrée depuis les brevets logiciels.
Étape trois : l'Europe paiera
Le troisième temps du plan, celui qu'on devine entre les lignes, c'est la loi. Des obligations contraignantes, avec des seuils de calcul calibrés — tiens donc — sur la taille des modèles existants. Tout ce qui est plus petit passe. Tout ce qui est plus gros devient un privilège de grand. L'AI Act européen raconte déjà cette histoire, en 400 pages et trois comités d'experts.
Ce qu'on ne vous dit pas
Amodei n'est pas un hypocrite. C'est pire : il est cohérent. Son pari, depuis la fondation d'Anthropic en 2021 par des transfuges d'OpenAI, c'est que l'IA de frontière sera trop dangereuse pour être laissée à des irresponsables — et que les irresponsables, ce sont les autres. Le plan « pacing the frontier » repose donc sur un postulat d'une simplicité désarmante : le bon rythme, c'est le sien.
Il y a quelques mois, le même homme publiait un essai de 15 000 mots promettant la fin de la plupart des maladies d'ici cinq à dix ans. Le rythme était alors très bien, merci. C'est fou ce qu'une valorisation change une analyse.
En attendant, Claude continue de sortir. Opus 4, Sonnet 4, et les suivants, déjà sur la rampe. Anthropic refusera sans doute les applications militaires, sauf quand le contrat est assez gros. Les modèles s'entraînent sur des TPU que Google fabrique et des serveurs qu'Amazon héberge, dans des centres de données qui boivent l'eau de comtés entiers de Virginie.
Alors oui, ralentissons. Mais qu'on précise une chose : personne, dans ce dossier, n'a encore expliqué comment on freine une voiture quand on est soi-même le principal sponsor du moteur.