Le syndrome du micro-tendu
Voilà le nouveau sport préféré des médias mainstream : organiser un débat « équilibré » sur l’IA, inviter un gourou tech milliardaire à côté d’un universitaire inquiet, et conclure qu’« il faut en parler ». The AI Doc: Or How I Became an Apocaloptimist s’inscrit parfaitement dans cette tradition molle. Le titre seul est un aveu : un néologisme bancal (« apocaloptimiste ») pour masquer l’incapacité à prendre position. Le réalisateur a passé des mois avec les pontes d’OpenAI, d’Anthropic et autres, et en retire une conclusion édifiante : peut-être bien que c’est grave, mais regardez comme ils sont sincères.
Sam Altman, ce martyr incompris
Le documentaire donne la parole. Beaucoup. Surtout à ceux qui ont le plus à gagner à ce que le républicain public reste serein. On y voit Sam Altman, CEO d’OpenAI, arborer son regard d’agneau sacrificiel préféré. Il parle de « responsabilité », des « risques existentiels », du « devoir de bien faire ». La caméra le caresse en plan serré, complice. On oublie au passage qu’OpenAI a viré son conseil de surveillance éthique initial, courtisé des milliards de Microsoft, et verrouillé ses modèles les plus puissants derrière des API payantes. Le risque existentiel, c’est surtout pour leur business model si la régulation arrive. Mais chut, c’est un débat technique.
La fausse symétrie des peurs
La « voie du milieu » promise est en réalité un piège rhétorique. On met sur le même plan : la peur d’une super-IA incontrôlable (promue par ces mêmes exécutifs pour faire monter les enchères) et la peur, bien tangible, des biais discriminatoires, de la surveillance de masse, et de l’effondrement écologique dû à l’énergie vorace des data centers. Le premier est un scénario de science-fiction hypothétique qui sert à capter l’attention. Le second est une réalité documentée qui sert à capter des subventions tout en externalisant les coûts. Devinez lequel est traité avec le plus de sérieux et de temps d’antenne.
L'apothéose : l'apocaloptimisme, ou l'art de vendre la fin du monde
Le terme « apocaloptimiste » est le coup de génie marketing du siècle. Il permet de tout concilier : avouer que vos produits pourraient détruire l’humanité tout en continuant à les vendre et à lever des fonds. C’est le saint-graal du capitalisme de la disruption : la peur comme moteur de croissance. Le documentaire, en adoptant ce terme sans le moindre recul critique, devient malgré lui un outil de promotion. Il ne questionne pas le conflit d’intérêt fondamental : ceux qui nous disent de craindre l’apocalypse sont les mêmes qui embauchent à tour de bras pour l’accélérer.
Conclusion : un documentaire qui regarde le doigt
« The AI Doc » voulait montrer la complexité du débat. Il réussit surtout à montrer la sophistication du storytelling des géants de la tech. Pendant que la caméra filme les salles de serveurs étincelantes et les visages concernés des CEO, les vrais rapports – sur la désinformation, l’extraction des ressources, la concentration de pouvoir – restent dans l’ombre. Ne cherchez pas de comptabilité des milliards de gallons d’eau utilisés pour refroidir les GPUs, ni d’analyse des contrats juteux avec le Pentagone. Ce documentaire n’est pas une enquête. C’est une opération de séduction. Et comme souvent, c’est le public qui finira par payer l’addition.