Le grand spectacle des courbes qui ne disent rien
Une newsletter influente nous propose aujourd'hui de 'comprendre l'état de l'IA' via... des graphiques. Comme si la course effrénée vers un AGI hypothétique, la concentration monstrueuse de puissance de calcul entre les mains de trois géants, et la crise énergétique silencieuse des data centers pouvaient se résumer à un joli camembert. Les seules données qui comptent : 70% des investissements en IA générative vont à Microsoft, Google et Meta, et la consommation d'électricité du secteur pourrait égaler celle d'un pays comme les Pays-Bas d'ici 2027. Mais ça, ça ne fait pas de jolis diagrammes.
Schizophrénie industrielle : or, bulle et licornes en carton
'L'IA est une ruée vers l'or. L'IA est une bulle. L'IA prend votre travail. L'IA ne peut même pas...' énumère l'article original, résumant parfaitement la schizophrénie du récit dominant. La vérité est plus simple : l'IA est ce que les fonds de capital-risque ont besoin qu'elle soit cette semaine. Besoin de lever un nouveau tour de table ? C'est une révolution. Besoin d'expliquer les pertes abyssales ? C'est une bulle 'nécessaire'. Le discours s'adapte, comme un modèle de langage bien entraîné, aux besoins du moment.
Protéger les ours avec des drones, ou l'art de la distraction
Et puis, il y a l'anecdote délicieuse, glissée comme un bonbon pour faire passer la pilule : on utilise des drones pour 'protéger les ours'. Technologie de pointe, déployée pour... observer la faune. Touchant. Pendant ce temps, ces mêmes technologies de vision par ordinateur et de tracking alimentent les systèmes de surveillance de masse et l'optimisation logistique pour raser la forêt d'à côté. On sauve un ours avec une main, on détruit son biome avec l'autre. La Silicon Valley adore ce genre de contradiction : ça lui permet de se peindre en vert tout en continuant son business as usual.
La newsletter qui distribue la dose quotidienne de Kool-Aid
'Notre newsletter quotidienne qui fournit votre dose de ce qui se passe dans le monde de la technologie'. Traduction : votre injection matinale de cadrage narratif. Le message est sous-titré 'le Téléchargement', comme s'il s'agissait d'un transfert neutre de données. Il n'y a rien de neutre. Choisir de mettre en avant des graphiques aseptisés et une application anecdotique, c'est un choix éditorial. C'est choisir de ne pas parler des centres de labellisation au Kenya, des contentieux sur les droits d'auteur, ou de la course aux armements autonomes. La dose est soigneusement calibrée : assez de 'faits' pour avoir l'air sérieux, pas assez de contexte pour être dérangeant.
Alors oui, 'suivez l'actualité de l'IA et vous aurez probablement le tournis'. Mais le tournis ne vient pas de la complexité de la technologie. Il vient du vertige provoqué par le fossé entre les promesses radieuses et la réalité brutale, entre les ours protégés par drones et les vies détruites par l'optimisation algorithmique. Le vrai graphique à examiner, c'est celui qui trace l'écart entre le récit et les faits. Et lui, il est en croissance exponentielle.