Cette semaine, MIT Technology Review a sorti sa cuvée 2026 des « Climate Tech Companies to Watch ». Traduction maison : le catalogue annuel des startups qu'il est de bon ton d'admirer. Objectif affiché, « mettre en lumière des avancées prometteuses ». Objectif réel, remplir des colonnes, vendre des abonnements, et décerner à une poignée de boîtes un tampon « méritant » qu'elles photocopieront en page 4 de leur deck de levée de fonds. Le climat, lui, n'a toujours pas reçu le colis.
Le listicle, produit dérivé du capital-risque
Ne nous racontons pas d'histoires : une place dans ce genre de liste, ça vaut de l'argent. C'est du social proof gratuit, du badge de conformité, un argument qu'on sort en réunion avant le tour de table suivant. Le média, lui, touche en retour un peu d'attention, quelques emails d'insider, et l'accès permanent à un écosystème dont il dépend commercialement. Abonnements, événements payants, newsletters premium : le modèle économique de la presse tech repose sur la bonne santé des gens qu'elle est censée ausculter. Demandez à un critique gastronomique de noter les restaurants qui sponsorisent sa chronique, vous verrez la tête du lecteur.
Les lauréats de 2021, ils sont où
Personne ne publie la seule liste qui compte : celles des entreprises qu'on a arrêté de regarder. La bulle des SPAC climat de 2020-2021 a laissé un paysage de cimetières à valuations effondrées, et une bonne partie de ces pépites étaient sur des listes exactement comme celle-ci. Souvenez-vous aussi de janvier 2023 : l'enquête du Guardian et de Die Zeit concluait que plus de 90 % des crédits carbone forestiers de Verra — le plus gros certificateur mondial — étaient probablement du vent. Des dizaines de boîtes « à suivre » vendaient précisément ça. Une liste annuelle sans nécrologie annuelle, c'est un tableau de chasse sans gibier.
Pendant ce temps, les majors reculent, et ça n'intéresse personne
En février 2023, BP a ramené son objectif de réduction de production pétrolière de 40 % à 25 % d'ici 2030. En 2024, Shell a revu à la baisse sa cible d'intensité carbone pour 2030. Voilà des « entreprises à suivre » — tous les jours, pas une fois par an. Elles ne figureront pas dans le classement : elles achètent des pages de pub, pas des lauriers. Posons une question ouverte aux gens de MIT Technology Review : qui finance la MIT Energy Initiative depuis 2006 ? Combien de millions sont venus de majors pétrolières ? Rien d'illégal, rien de secret. Juste le genre de détail qu'on omet quand on rédige un papier de 800 signes sur l'innovation climatique.
La vraie liste, celle qu'on ne publiera jamais
Elle existe. Elle est chiante. Elle est décisive.
Elle contient 2 600 gigawatts de projets entassés dans les files d'attente de raccordement au réseau électrique américain, selon le Lawrence Berkeley National Laboratory — l'équivalent de deux fois la capacité installée des États-Unis qui attend un permis et un transformateur. Elle contient le ciment, l'acier, le transport maritime, la chaleur industrielle : 25 % des émissions mondiales pour le béton seul, et zéro application mobile pour régler ça. Elle contient des délais de permis de sept ans, des lignes à haute tension que personne ne veut dans son jardin, des procédures d'appel qui tuent un projet avant sa première pelletée de terre.
Le capital-risque adore le logiciel : marge brute de 80 %, cycle de vente court, démo séduisante. Il déteste le béton : il faut une grue, un syndicat, un permis, un client qui signe sur vingt ans. Devinez quelle catégorie remplit les listes.
Comment lire ce catalogue sans se faire avoir
Lisez-le. Mais lisez-le comme un dossier d'investissement, pas comme un magazine. Le cap table. Les revenus réels contre les pilotes financés par subvention. Le nombre de clients qui paieraient plein tarif sans 45Q, sans crédit d'impôt, sans Bpifrance au bout. Et posez la seule question qui fâche : en 2024, l'investissement mondial dans la transition énergétique a dépassé 2 000 milliards de dollars selon BloombergNEF — et les émissions mondiales, elles, continuent de grimper. Si l'argent coulait à flots et que ça marchait, ça se saurait.
Une liste de plus ne décarbone rien. On ne compte pas les pompiers en regardant leurs photos de promo : on vérifie s'ils savent tenir une lance. Chers collègues de MIT Technology Review, on attend avec impatience votre prochain article : « Les entreprises climatiques qu'on a arrêté de suivre ». Celui-là, personne ne le publiera. Ce serait la première fois en dix ans que la presse tech rendrait un vrai service.