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Le casse du siècle, documenté par les cambrioleurs

Des documents internes de Microsoft, exhumés dans le procès du New York Times contre OpenAI, appellent le pillage du web par l'IA « le plus grand vol de travail de l'histoire humaine » et une moquerie complète du fair use. Signé par un cadre de la maison. La firme explique maintenant que ce n'était pas l'avis de la maison.

PAR SUSANOO NEWSSOURCE : THE VERGE AI
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Il existe des procès où l'on découvre des cadavres dans les placards. Et il existe celui-ci, où les placards se sont ouverts tout seuls, et où les cadavres ont signé de leur propre main. Des documents internes, récemment révélés par le déblocage de pièces judiciaires dans l'affaire du New York Times contre OpenAI et Microsoft, ne contiennent pas un aveu : ils contiennent un inventaire. Le plus stupéfiant n'est pas ce que l'industrie a fait au web. C'est qu'elle savait exactement ce qu'elle faisait.

« Le plus grand vol de travail de l'histoire humaine »

La formule n'est pas de moi. Elle n'est pas non plus d'un éditeur en colère, d'un auteur en procès ou d'un syndicat en colère. Elle vient des documents de Microsoft. Signée Brent Hecht, directeur de la science appliquée de la maison — un cadre, un salaire, un budget, pas un blogueur aigri en fin de carrière.

Le même corpus ne prend aucune précaution oratoire : le moissonnage massif du web pour entraîner les modèles y est décrit comme faisant « une moquerie complète de l'idée de fair use ». Relisez cette phrase. Puis souvenez-vous que c'est précisément le fair use que les armées d'avocats d'OpenAI et de Microsoft plaident, audience après audience, depuis des mois. Ils écrivent une chose et plaident l'inverse. L'un des deux est un mensonge. Devinez lequel est facturé à l'heure.

La défense en mousse

Interrogé par The Verge, le porte-parole Alex Haurek a fait savoir que ces propos ne reflétaient pas la position de Microsoft. La ficelle est vieille comme le service de communication : quand nos ingénieurs écrivent la vérité, ils s'expriment à titre personnel ; quand nos juristes la nient, ils parlent au nom de l'entreprise. Une entreprise qui a mis environ 13 milliards de dollars sur la table pour s'offrir un cheval de Troie ne peut pas sérieusement nous vendre l'idée que ce que ses propres cadres écrivent en interne, c'est de la philosophie de comptoir.

Le « doom loop », mode d'emploi

Le terme employé dans les documents est limpide, et il faut le dire sans détour : aspirer le contenu humain, ne rien reverser, laisser crever les producteurs de ce contenu, puis s'entraîner sur sa propre production. Une boucle de dégénérescence économique et cognitive. Ce n'est pas un accident industriel. C'est un modèle d'affaires.

Suivez l'argent. D'un côté, Microsoft et OpenAI engrangent, lèvent, valorisent, vendent des abonnements et des licences à des entreprises qui n'auront bientôt plus rien de neuf à lire. De l'autre : les rédactions qui ferment, les photographes et illustrateurs dont le portfolio devient de la matière première gratuite, les traducteurs remplacés par des perroquets statistiques nourris de leur propre travail. Le New York Times a porté plainte fin 2023. Depuis, la file s'allonge : auteurs, musiciens, maisons d'édition, toute la chaîne des métiers qu'on a pillés en laissant un formulaire de contact.

Ce qu'on ne vous dit pas

On vous parle d'innovation. On ne vous parle pas du zero-click, ce lent siphonnage qui vide les sites de leurs visiteurs et donc de leurs revenus, pendant que les mêmes qui l'organisent récupèrent le contenu ainsi asséché. On vous parle de « démocratisation ». On ne vous parle pas des milliards de contenus sous droits ingérés sans contrat, sans paiement, sans même un accusé de réception.

Et surtout, on ne vous dit pas que le mécanisme du doom loop est un aveu d'échec déguisé en fatalité. Si les modèles avaient besoin du web pour apprendre, et si leur usage tue le web, alors ce n'est pas une révolution : c'est un parasite qui étouffe son hôte en prétendant le soigner.

Déballez-vous, messieurs

Microsoft et OpenAI savaient. Ils ont écrit noir sur blanc qu'il s'agissait d'une boucle mortifère, d'un vol de travail sans précédent dans l'histoire humaine, et d'un déni de fair use. Puis ils ont signé les chèques et lancé les datacenters. À ce niveau de lucidité, on ne parle plus d'erreur, d'angle mort ni de dérapage. On parle d'un plan.

Il reste les tribunaux, et des régulateurs qui découvrent avec émotion l'eau chaude qu'on leur sert depuis trois ans. Pas d'illusions : les textes se négocient, les lobbies sont en salle, et l'Europe est en train de ranger son AI Act dans un tiroir avec un joli ruban. Ce que ces documents disent, en revanche, est irréversible : personne, à Redmond ni à San Francisco, ne pourra plus prétendre qu'on ne savait pas. Merci au New York Times. C'est cher, un procès. C'est visiblement le seul journalisme que cette industrie respecte encore.

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