Alors que les startups IA commencent à sentir le roussi et que les valorisations délirantes font doucement rire jaune, Kleiner Perkins, le dinosaure de Sand Hill Road, vient de prouver qu’il restait le champion incontesté du timing parfait… pour arriver après la bataille. 3,5 milliards de dollars fraîchement levés, dont la moitié environ (1 milliard) est destinée à « Early Growth », un véhicule pour les startups en phase de croissance précoce. Le reste, 2,5 milliards, ira nourrir les « Growth-stage businesses », ces entreprises déjà bien installées mais toujours avides de capital pour brûler des liquidités à un rythme effréné.
Le fonds de l’espoir (et de la désillusion)
L’annonce, faite avec le sérieux habituel des communiqués de presse de la VC, vante une « conviction profonde » dans la « révolution de l’IA ». Mamie Perkins, qui a raté le premier virage du mobile et s’est brûlé les ailes sur la crypto, semble donc décidée à ne pas louper le train de l’hyperbulle actuelle. Le message est clair : il reste encore des pigeons à plumer, et Kleiner Perkins a les poches pleines de graines. 1 milliard de dollars est ainsi alloué à l’early-stage, une somme qui permettra sans doute de financer quelques centaines de clones de ChatGPT ou de plateformes de « no-code AI » dont le monde n’avait pourtant pas besoin.
2,5 milliards pour les éléphants assoiffés
La partie la plus juteuse – 2,5 milliards – est réservée aux tours de table tardifs. Traduction : Kleiner Perkins va servir de bouée de sauvetage pour les licornes IA qui commencent à réaliser que monétiser une technologie qui coûte un bras en calcul et en électricité n’est pas si simple. C’est le capital de la dernière chance, celui qui permet de repousser l’échéance d’une introduction en bourse ou d’une vente à la découpe, le temps que les dirigeants puissent encaisser leurs bonus. Une stratégie risquée, mais qui a le mérite de la franchise : quand le marché est irrationnel, autant en profiter jusqu’à la dernière goutte.
Qui sont les vrais gagnants ?
Les limited partners (LP) – ces fonds de pension, fondations et riches familles qui confient leur argent à Kleiner – semblent avoir une mémoire particulièrement courte. Après les déconvenues des dernières années, ils remettent le couvert, hypnotisés par le mirage de l’IA générative. Les vrais bénéficiaires, pour l’instant, ce sont les associés de Kleiner Perkins, qui empochent au passage des frais de gestion annuels confortables sur ces 3,5 milliards. Quant aux startups qui recevront les chèques, elles devront désormais composer avec un investisseur dont l’appétit pour les sorties rapides et les multiples astronomiques est bien connu. Bon courage pour garder le contrôle de votre vision.
Conclusion : La fête continue, mais les serveurs commencent à regarder leur montre
Kleiner Perkins lance un énorme pari : que la hype autour de l’IA durera assez longtemps pour justifier ces investissements massifs et générer des retours. C’est un acte de foi, plus que de raison. Dans un environnement où les taux d’intérêt grimpent, où les régulateurs se réveillent et où la différenciation technologique devient de plus en plus ténue, déployer 3,5 milliards relève du coup de poker. Un poker joué avec l’argent des autres, bien sûr. L’histoire nous dira si c’était un coup de génie ou le dernier baroud d’honneur d’un vieux fonds en quête de pertinence. En attendant, le champagne coule à flots sur Sand Hill Road.