Ils ont inventé l'expression « sous-classe permanente ». Ils n'ont visiblement pas prévu qu'elle aurait un genre. Dans la Silicon Valley, la angoisse officielle se résume à ceci : décrocher un poste bien payé dans l'IA, ou finir au rebut. Charmant programme. Sauf que la vraie question n'est plus « qui va tomber dans le fossé » mais « qui y est déjà, et pourquoi c'est toujours la même moitié de l'humanité ». Indice : ce n'est pas un accident de parcours. C'est un plan d'architecture.
Le futur n'est pas inclusif, il est en retard
Les femmes occupent une fraction des nouveaux emplois liés à l'intelligence artificielle. Pas la moitié. Pas le tiers. Une fraction. Dans le même temps, elles sont surreprésentées dans les métiers que l'automatisation va raboter en premier : support, saisie, back-office, gestion de données, relation client de premier niveau. Autrement dit, on leur confie le travail que les modèles s'apprêtent à dévorer, et on leur ferme la porte du travail qui les entraîne.
La « sous-classe permanente » n'est pas une dystopie de science-fiction. C'est un organigramme. Il est déjà signé.
Le pipeline n'est pas percé, il est bouché au mortier
On nous ressert chaque année la même fable : « les femmes ne sont pas assez nombreuses dans les filières techniques, patati, patata ». Sauf que le robinet ne se bouche pas tout seul à la sortie de l'école. Il se bouche à l'entrée du capital.
Regardez qui finance. Les fonds d'investissement qui arrosent l'IA sont dirigés par des hommes, dans des proportions qui feraient passer un club de golf pour une utopie paritaire. Qui décide des levées de fonds ? Qui siège aux conseils ? Qui signe les chèques et, donc, qui définit ce qu'est un « bon profil » ? Indice : ce n'est pas un panel diversifié.
Le recrutement dans l'IA fonctionne au mimétisme. On embauche quelqu'un qui ressemble à la dernière réussite, laquelle ressemblait déjà au fondateur précédent. Résultat : un cercle parfaitement fermé, qui se congratule et appelle ça du « talent ».
Pendant ce temps, on démonte les échafaudages
Ajoutez à cela une séquence savoureuse : ces deux dernières années, plusieurs géants américains ont tranquillement sabré leurs programmes de diversité, d'équité et d'inclusion. Google, Meta, Amazon et compagnie ont découvert que l'inclusion coûtait cher dès que la croissance ralentissait. Des équipes entières, des budgets, des objectifs chiffrés : poubelle. Et après, on s'étonne que les chiffres de l'IA soient genrés ?
Vous avez démonté les dispositifs censés corriger le tir, puis vous constatez que le tir ne se corrige pas. Félicitations, c'est de la prophétie autoréalisatrice de compétition.
Qui se goinfre, qui trinque
Suivons l'argent, il est toujours bavard. Les valorisations de l'IA s'envolent, les salaires des profils « rares » explosent, les stock-options pleuvent. Ce pactole se répartit dans un entre-soi remarquablement homogène. En bas de l'échelle, on empile des femmes sur des postes à haut risque de disparition, avec des contrats précaires et des formations internes au rabais.
Résultat : la révolution technologique la plus commentée du siècle reproduit, à l'identique et en accéléré, les inégalités du siècle précédent. On n'a rien inventé. On a juste automatisé le vieux logiciel.
Et les régulateurs, ils dorment ?
Oui. Ils rédigent des textes sur les « risques existentiels » de l'IA en oubliant soigneusement les risques tout à fait existants, mesurables, documentés, qui frappent déjà la moitié de la population active. On légifère sur des scénarios de science-fiction pendant que l'organigramme réel se construit sans garde-fou.
Messieurs les dirigeants, mesdames les dirigeantes : vos communiqués sur l'IA « responsable » ne trompent plus personne. Vous avez beau coller un arc-en-ciel sur votre slide de clôture, le compte n'y est pas. Et il ne s'agit pas de morale : il s'agit de savoir qui concevra les outils qui gouverneront demain le travail, la santé, le crédit et l'information. Si c'est un club de mecs pressés, ne venez pas vous plaindre des biais.
La révolution sera peut-être intelligente. Pour l'instant, elle est surtout masculine.