« Promesse moralement contraignante. » Quatre mots, une photo de famille, et voilà la Silicon Valley lavée plus blanc que ses data centers. Cette semaine, la Maison-Blanche a réuni Zuckerberg, Bezos, Musk et Dario Amodei — le patron d'Anthropic — pour une signature collective. Trump a qualifié l'engagement de « moralement contraignant ». Traduction : rien de juridiquement contraignant. On connaît la chanson.
Une signature, pas une loi
Un pledge. Un papier. Pas un texte réglementaire, pas une amende, pas une voie de recours. Les mêmes entreprises qui répètent depuis trois ans qu'elles ne peuvent pas ralentir — « la course à l'IA, vous comprenez, la Chine » — paraphent un document qu'aucun juge ne pourra jamais leur opposer. C'est du spiritisme corporate : on invoque la morale, on espère que personne ne demandera les comptes. La morale, dans ce dossier, c'est ce qu'on écrit quand on refuse d'écrire la loi.
« Super intelligence » : le vocabulaire en remplacement du produit
Trump a signé un décret rebaptisant l'IA en « super intelligence ». Voilà. Le problème était commercial ? Changeons l'étiquette. On a connu des stratégies de marque plus subtiles. Quand une industrie renomme son produit au lieu de l'améliorer, c'est généralement qu'elle n'a plus grand-chose à vendre. « Super intelligence » — comprenez : la même chose qu'avant, mais avec un mot qui fait peur aux journalistes et rêver les actionnaires.
Rappelez-vous : les mêmes juraient il y a dix-huit mois que l'AGI déboulait « dans deux ans ». On est maintenant sur « une décennie, peut-être plus ». Curieux, ce calendrier qui recule à mesure que les factures de compute arrivent.
Meta et OpenAI jouent les gentils
Pendant que la Maison-Blanche joue la maîtresse d'école, Meta et OpenAI sortent leurs visages aimables. Des assistants qui vous tutoient, vous flattent, vous rassurent, vous appellent par votre prénom. Anthropomorphisme de compétition : on rend le produit sympathique parce qu'on n'arrive pas à le rendre indispensable. Un chatbot qui vous dit « mon ami » n'est pas une percée technologique, c'est du service client en cosmétique. Et quand le cosmétique devient l'argument de vente principal, c'est que le moteur tousse.
Le chiffre qui tue : 2%
2%. C'est la part de consommateurs qui achètent réellement. Pas qui essaient. Pas qui cliquent. Pas qui « explorent les possibilités ». Qui paient. Deux pour cent. Dans n'importe quel autre secteur, un taux de conversion pareil déclencherait une cellule de crise, pas une tournée de signatures à Washington.
Et pendant ce temps, les capex pleuvent par dizaines de milliards : data centers qui bouffent l'électricité d'une ville moyenne, fermes de GPU qui font vibrer les comtés ruraux, contrats nucléaires signés en catimini. Tout ça pour servir 2% de clients solvables. Les analystes appellent ça « investissement d'infrastructure ». Nous appelons ça : atteler le chariot avant le cheval, puis envoyer la facture du cheval à l'actionnaire.
Qui se goinfre, qui trinque
Suivez l'argent, il ne va pas vers vous. Les hyperscalers vendent du GPU et du cloud à des startups qui brûlent du capital-risque pour acquérir des utilisateurs qui ne paieront jamais. Nvidia encaisse. Les fonds d'infrastructure encaissent. Les cabinets de conseil encaissent. Le client final, lui, reçoit des résumés approximatifs, des hallucinations bien emballées et une facture d'API qui grimpe dès qu'il pose une question sérieuse. Le fameux « cycle vertueux » de l'IA, c'est un entonnoir dont la sortie est bouchée depuis le début.
Et les régulateurs ? Occupés à poser sur la photo. Bruxelles peaufine son calendrier d'application, Washington signe des engagements volontaires, et personne — absolument personne — ne demande aux signataires de publier leurs métriques de sécurité, leurs taux d'incidents, leurs résultats réels. On régule à l'aveugle, avec la bienveillance des régulés.
Le vrai message de la Maison-Blanche
En réunissant ce gratin, l'administration n'a pas envoyé un signal de prudence. Elle a envoyé un signal de protection : l'État en relations publiques de l'industrie. On vous a promis « sécurité », on vous a livré « branding ». « Morale » à la place de « loi ». « Super intelligence » à la place de « résultats ». Un décret de rebaptême en guise de politique publique — il fallait oser, ils l'ont fait.
Alors non, on n'applaudit pas. Un secteur qui a besoin d'un décret pour se renommer et d'une cérémonie pour se rassurer n'est pas en train de révolutionner le monde. Il est en train de vendre des abonnements — à deux pour cent d'entre nous, pendant que les quatre-vingt-dix-huit autres paient la note en factures d'électricité, en eau de refroidissement et en emplois déplacés.
Messieurs les signataires : vous avez signé une promesse. Nous, on attend les comptes. Et pour l'instant, la seule chose de « super » dans cette histoire, c'est l'écart entre le discours et le chiffre d'affaires.