David Robinson le dit lui-même : il est « quelque chose comme un cliché ». Un salarié d'une grande boîte d'IA qui s'en va en laissant derrière lui un avertissement sinistre sur l'état de la maison. Sauf que le cliché, à ce stade, ce n'est plus lui. C'est OpenAI. C'est devenu un genre littéraire, avec ses codes, ses variantes, sa périodicité — à peu près trimestrielle. Chaque lettre dit la même chose avec des mots différents, et chaque fois, une petite partie du monde de la tech fait semblant d'être surprise.
« La culture est cassée » : le synonyme élégant de « on s'en fout »
« La culture de l'entreprise est cassée. » Voilà la formule. Propre, publiable, digeste pour les journalistes pressés. Traduisons pour les gens qui ont un vrai métier : dans cette maison, quand la sécurité et le produit se disputent quelque chose, c'est le produit qui gagne. Toujours. Et si le produit gagne toujours, alors la culture n'est pas cassée du tout — elle fonctionne exactement comme on lui a demandé de fonctionner. Un organigramme n'est pas « broken » quand il obéit à sa hiérarchie réelle. Il est juste en train de vous dire, en langage corporate, qui commande et qui décore.
Le précédent est en libre accès pour qui veut bien se donner la peine de lire. Mai 2024 : Jan Leike, co-responsable de l'équipe Superalignment aux côtés d'Ilya Sutskever, part en écrivant noir sur blanc que « les processus et la culture de sécurité ont été relégués au second plan derrière les produits brillants ». La traduction de « shiny products » par « nouveaux modèles à sortir avant la concurrence », personne ne l'a contestée. Quelques jours plus tôt, l'équipe Superalignment — créée en juillet 2023 avec 20 % des ressources comput de l'entreprise en grande pompe — avait été purement et simplement dissoute. Pas renforcée. Dissoute. Sutskever, cofondateur, avait déjà pris la porte. Un an et demi plus tard, on nous sert le même constat avec un nouveau nom dessus, et on demande à tout le monde de hocher la tête tristement.
Suivez l'argent : il ne démissionne jamais, lui
Pendant ces départs, les chiffres, eux, sont d'une stabilité émouvante. Octobre 2024 : 6,6 milliards de dollars levés, valorisation à 157 milliards. Fin 2025 : restructuration en société à but lucratif, une fondation qui hérite d'une part d'environ 26 %, Microsoft confortablement installé autour de 27 % du capital, et une valorisation qui flirte avec les 500 milliards de dollars lors des cessions d'actions secondaires. Le message est d'une clarté confondante : les principes s'en vont, les tickets d'entrée restent.
Et il ne faut pas croire que le problème soit propre à une seule adresse. L'annonce du projet Stargate en janvier 2025 — jusqu'à 500 milliards de dollars d'infrastructures claironnés à la Maison-Blanche, avec Oracle, SoftBank et Nvidia au générique — n'a provoqué aucune crise de conscience mesurable. On construit des cathédrales de calcul à une vitesse que la gouvernance ne suit pas, et on s'étonne ensuite que ceux qu'on a embauchés pour tirer la sonnette d'alarme finissent par partir en laissant la porte ouverte. Ce n'est pas un mystère. C'est une politique.
À qui profite le cliché
Aux actionnaires, d'abord : chaque démission de sécurité retire un contradicteur du plateau et un coût du bilan. Aux concurrents, ensuite, qui récupèrent le personnel formé et les bonnes consciences sans avoir à les payer longtemps. Aux régulateurs, enfin, qui peuvent continuer de dérouler leurs consultations interminables en se disant que le marché s'autodiscipline. Trois gagnants, un perdant : le principe selon lequel quelqu'un, quelque part, a le droit de dire non sans perdre son poste.
Alors, une question directe aux intéressés. Au conseil d'administration : combien de lettres comme celle de David Robinson allez-vous encaisser avant d'admettre que le problème n'est pas un individu, ni une équipe, mais la structure de décision elle-même ? À Sam Altman : votre propre employé vous qualifie de cliché. Vous êtes-vous déjà demandé si le cliché, ce n'était pas vous ? Et aux régulateurs : à quel moment une démission en série dans le département « sécurité » d'une entreprise qui construit des systèmes dits à risque catastrophique devient-elle un signal, et non une brève de bas de page ?
David Robinson est parti. Le cliché, lui, est resté.