Un produit qui ne trouve pas son marché, on le recase. Google vient de le faire avec « CC », son agent IA, officiellement recyclé en coordinateur de foyer : calendriers partagés, mails familiaux, listes de courses, planning des repas, formulaires remplis à votre place. Le pitch est mignon comme une pub pour céréales. Le business model l'est beaucoup moins.
Le chef de cabinet devient nourrice
À l'origine, « CC » devait jouer les assistants personnels haut de gamme, le genre de majordome numérique qu'on vend aux cadres pressés et aux fonds d'investissement. Raté — ou du moins pas assez rentable. Alors on descend d'un étage : la famille. Deux adultes, deux enfants, un frigo, un agendasaturé de rendez-vous orthodontie. Voilà le nouveau terrain de chasse.
Deux lettres pour nom de code. Aucune imagination. Et surtout, aucune information claire sur ce que l'agent fait réellement de ce qu'il lit. Rappelons que Google excelle dans les démos magiques : en décembre 2023, sa vidéo « Hands-on with Gemini » avait été montée, accélérée et raccourcie pour faire croire à une conversation fluide. Le montage, encore et toujours.
Suivez l'argent : 264,6 milliards de dollars
Google a encaissé 264,6 milliards de dollars de revenus publicitaires en 2024. Sur un total Alphabet de 350 milliards. Ce n'est pas un détail : c'est LE modèle. Chaque service gratuit est un capteur. Gmail, c'est 1,8 milliard de comptes. Google Photos, plus d'un milliard d'utilisateurs. Search, environ 90 % du marché mondial.
Maintenant, demandez-vous ce qu'un agent qui lit vos mails, vos agendas, vos listes de courses et les formulaires de vos enfants vient d'ajouter à cette machine. La réponse tient en un mot : contexte. Le foyer, c'est le dernier gisement d'intimité que Google ne monétisait pas encore proprement. « CC » n'est pas un majordome. C'est un pipeline avec un sourire.
Qui se goinfre, qui trinque
Les gagnants : Alphabet, ses actionnaires, et accessoirement les éditeurs d'apps familiales qui vont se faire aspirer par un agent natif. Les perdants : vous, vos enfants, et la notion même de vie privée domestique.
Car il y a une ironie que personne ne relève dans les communiqués. Ce travail — planifier les repas, gérer les rendez-vous, remplir les papiers de l'école — il est déjà fait. Gratuitement. Massivement par des femmes. L'Insee le répète depuis des années : autour de 3h30 par jour de tâches domestiques et familiales contre 1h30 pour les hommes. Google ne réinvente pas le travail domestique. Il l'automatise pour enfin le facturer autrement qu'en fatigue.
Ce qu'on ne vous dit pas
Un agent qui hallucine sur une liste de courses, c'est drôle. Un agent qui hallucine sur une dose de médicament dans un calendrier partagé, c'est un dossier judiciaire. Qui est responsable quand l'IA de Google inscrit la mauvaise date d'un rendez-vous médical ? Le contrat de service, probablement, et il vous exonère à peu près de tout.
Ajoutez le contexte réglementaire, savoureux : en août 2024, le juge Amit Mehta a conclu que Google maintenait illégalement son monopole sur la recherche. En Europe, le DMA et l'AI Act commencent à peine à mordre. Et pendant que les avocats s'agitent, l'agent s'installe dans le salon, lit les mails de la famille et prend des notes.
Un conseil, Sundar
Si vous voulez vraiment aider les familles, commencez par publier noir sur blanc : quelles données sont lues, où elles sont stockées, combien de temps, et à quels modèles publicitaires elles alimentent. Tant que ce document n'existe pas, « CC » n'est pas un assistant. C'est un stagiaire qui fouille dans les tiroirs et qui ne partira jamais.
Les régulateurs, la CNIL en tête, ont ici un dossier tout prêt. Ils n'ont même pas besoin de le monter : Google vient de leur livrer le mode d'emploi, en HTML, avec un joli nom à deux lettres.