La soupe aux acronymes est réchauffée
Le 26 mars prochain, les fonctionnaires de la Commission européenne vont allumer leur webcam pour une nouvelle « Info Session ». Le menu ? Deux appels à projets du CEF-Digital, un fonds qui aime tant les tirets qu’on se demande s’il a un complexe. D’un côté, « Equipment for smart European cable systems » (CEF-DIG-2026-SMART-CABLES). De l’autre, « Backbone connectivity for Digital Global Gateways » (CEF-DIG-2026-GATEWAYS). La novlangue bruxelloise est en forme. L’enjeu, lui, est simple : comment dilapider 200 millions d’euros de fonds publics avec le maximum de jargon.
200 millions, une paille dans l’océan de la dépendance
La Commission a ouvert la bourse le 17 mars. 200 millions d’euros pour des projets de réseaux à haute capacité, dont des câbles sous-marins. Ça fait un beau communiqué de presse. Ça permet de parler de « souveraineté numérique » et de « gateways » globales. Mais dans le marché des infrastructures, 200 millions, c’est le pourboire. Un seul câble sous-marin transatlantique coûte plusieurs centaines de millions. L’Europe joue-t-elle aux billes pendant que les géants privés et les puissances étatiques construisent les autoroutes ? La réponse est dans la question.
Qui va vraiment se servir à la caisse ?
Suivez l’argent. Ces appels s’adressent en priorité aux consortiums, aux opérateurs historiques, aux entreprises déjà bien installées dans les salons feutrés de Bruxelles. Les mêmes qui savent naviguer dans le labyrinthe des appels à projets, remplir les dossiers de 300 pages et embaucher des consultants spécialisés en « fonds européens ». L’innovation disruptive, la petite PME qui a une idée géniale mais pas un service juridique dédié, peut déjà faire une croix dessus. Le système est conçu pour récompenser ceux qui maîtrisent le système. Révolutionnaire.
La souveraineté en mode « copier-coller »
L’objectif affiché est noble : réduire la dépendance et construire des infrastructures critiques. Mais le mécanisme est vieux comme Bruxelles : on lance un appel, on attend les projets, on sélectionne, on co-finance. Pendant ce temps, les États-Unis investissent des milliards via le CHIPS Act et la Chine déploie sa « Route de la Soie Numérique » sans demander l’avis de personne. L’Europe, elle, organise des webinaires. La méthode est lente, bureaucratique et notoirement inefficace pour faire face à une urgence géostratégique. On soigne un cancer avec un emplâtre.
Le vrai bilan sera invisible
Dans deux ans, on aura un autre communiqué. Il listera les lauréats, vantera les « millions d’euros de leverage » (effet de levier, pour les francophones) et les « kilomètres de câbles déployés ». On ne parlera pas des projets qui ont échoué, des fonds gaspillés dans des études de faisabilité interminables, ou de la complexité administrative qui a découragé les vrais innovateurs. On ne mesurera pas si cette dépense a réellement changé la donne face à la domination américaine ou asiatique. Le succès se mesurera en nombre de projets « labellisés », pas en influence géopolitique regagnée. La com’ aura fonctionné. Le reste est un détail.