Le théâtre de la transparence
Le 7 avril 2026, l'AI Office de la Commission européenne a ouvert une « consultation ciblée » sur la consommation énergétique des modèles d'IA. Traduction : Bruxelles demande poliment aux entreprises qui construisent des modèles toujours plus gourmands en électricité de bien vouloir remplir un formulaire anonyme. La date limite ? 15 mai 2026. Le temps, visiblement, n'est pas une ressource critique quand on parle d'urgence climatique.
L'AI Act, ce géant aux pieds d'argile
Le texte évoque l'AI Act, ce règlement pharaonique qui impose aux fournisseurs de modèles d'IA générale (GPAI) de documenter leur consommation énergétique. L'Annexe XI est brandie comme un trophée. Sauf que la documentation, ce n'est pas la réduction. Et « estimée » reste le mot-clé qui permet à toutes les approximations de passer à travers les mailles du filet. L'objectif affiché est « un cadre de mesure robuste et pratique ». En réalité, c'est la préparation d'un éventuel label énergie pour l'IA. On connaît la musique : un autocollant vert pour continuer à polluer en paix.
À qui s'adresse ce simulacre ?
Le public cible est clair : les entreprises, « des start-ups aux grandes entreprises ». Autrement dit, on met dans le même sac le garage qui fait du fine-tuning et les hyperscalers qui brûlent des centaines de mégawatts. Le questionnaire unique pour tous garantit déjà que les réponses seront soit inutilisables, soit lissées pour ne froisser personne. La Commission précise que les réponses seront traitées de manière anonyme, via un « questionnaire en ligne anonyme ». Les résultats seront « basés sur des données agrégées » et « les répondants ne seront pas directement cités ». Traduction : aucune accountability, aucune possibilité de vérifier qui a dit quoi. Le parfait cadre pour du greenwashing institutionnalisé.
La méthode : demander gentiment aux pyromanes
Le processus est un chef-d'œuvre de bureaucratie inefficace. Les parties prenantes doivent « exprimer leur intérêt » avant le 10 mai. Ensuite, validation, puis questionnaire. Pour « garantir un processus équitable et transparent », seules les réponses via le questionnaire en ligne seront prises en compte. L'équité, ici, c'est de traiter de la même manière celui qui possède des data centers et celui qui loue des instances sur Google Cloud. La transparence, c'est de publier un « résumé » des résultats plus tard. On vous épargne le mail de contact : CNECT-A3@ec.europa.eu. Une boîte mail qui promet des réponses tout aussi génériques que le processus.
Le vrai problème : mesurer pour mieux ne rien changer
Le fond du sujet est sérieux : l'explosion de l'IA générative a une facture énergétique monstrueuse, et personne n'en a une vision claire. Mais cette consultation ressemble davantage à une opération de communication qu'à une véritable enquête contraignante. On parle de « cadre industriel informé ». C'est-à-dire un cadre écrit par et pour l'industrie. L'objectif ultime ? « Soutenir la conception d'un label potentiel ». Pas de réduire la consommation. De la labelliser. De la rendre présentable. Pendant ce temps, les GPU continuent de chauffer, les centrales à charbon de tourner, et les rapports RSE de s'épaissir.
Conclusion : une consultation pour la forme
Bruxelles coche la case « action climatique » avec un processus volontaire, anonyme et non contraignant. Les entreprises pourront y participer sans risque, en présentant les données qui les arrangent. Le futur label, s'il voit le jour, sera le fruit de cette négociation molle. On mesure l'empreinte, on ne la réduit pas. On consulte, on ne régule pas. Une fois de plus, l'urgence écologique se heurte au mur du lobbying et de la lenteur administrative. L'IA peut bien consommer l'équivalent d'un petit pays, l'Europe répond par un formulaire en ligne.