La startup qui se prend pour le Messie de l’IA éthique sort son carnet de doléances. Anthropic, créatrice de Claude, a signé l’an dernier les lois californienne et new-yorkaise sur la transparence des modèles. Sauf que son chef de la politique locale aux États-Unis vient de lâcher en off : ces textes sont déjà obsolètes. Traduction : on fait semblant d’être pressés, mais on court après notre ombre.
Le grand numéro de l’urgence
L’argument est rodé : l’IA avance trop vite, les législateurs sont des escargots, il faut légiférer maintenant. Anthropic applaudit donc les lois de 2024 — qui imposent des audits de transparence et des clauses de responsabilité. Mais son propre porte-parole admet que ces textes, à peine votés, sont déjà « périmés » face au rythme de l’innovation. Donc soit Anthropic a soutenu des lois en sachant qu’elles seraient caduques avant même leur entrée en vigueur — ce qui est cynique — soit elle découvre maintenant que la tech va plus vite que le législateur — ce qui est naïf. Les deux options sentent le foutage de gueule.
Qui profite du flou ?
On va être directs : en criant « plus vite, plus fort », Anthropic cherche surtout à verrouiller le terrain de jeu. Les lois californienne et new-yorkaise, certes imparfaites, imposent des contraintes que les petits acteurs ne pourront pas supporter. Les audits coûtent cher, les juristes encore plus. Résultat : seuls les poids lourds — dont Anthropic, OpenAI et Google — peuvent s’y conformer facilement. En exigeant des régulations toujours plus rapides, la firme s’assure que les barrières à l’entrée restent infranchissables. Pendant ce temps, les vrais innovateurs (les start-ups sans lobbyistes) trinquent.
Le règne de l’incertitude maîtrisée
Anthropic prétend vouloir de la clarté, mais son discours sème le trouble. Dire que les lois sont déjà obsolètes, c’est délégitimer le travail des législateurs juste après l’avoir encensé. C’est aussi créer un appel d’air pour des régulations encore plus floues, qu’ils pourront modeler à leur avantage. La Silicon Valley adore ce jeu : pleurer l’absence de règles, puis torpiller les règles existantes en les jugeant trop lentes. Le but ? Que les régulateurs restent en mode réactif, toujours un coup derrière, laissant les géants dicter le tempo.
Faut-il leur jeter la pierre ?
Oui, mais pas pour les raisons qu’ils attendent. Anthropic a raison sur un point : le droit doit rattraper la tech. Mais leur méthode est une manœuvre de distraction. Au lieu de pousser pour des lois fédérales solides et harmonisées — ce qui prendrait du temps, mais serait efficace — ils misent sur un saupoudrage d’États, avec des textes qu’ils sabordent en privé. Pendant ce temps, les citoyens sont les cobayes, les législateurs les dindons de la farce, et les actionnaires, eux, se frottent les mains.
Le vrai calendrier de l’urgence
Les vrais dangers de l’IA ne sont ni la transparence ni les lois obsolètes, mais la concentration du pouvoir entre quelques mains. Anthropic le sait. En jouant les urgentistes de la régulation, elle détourne l’attention de l’essentiel : qui contrôle les modèles, qui possède les données, qui décide des garde-fous. Les régulations qu’elle défend ne sont pas obsolètes, elles sont insuffisantes. Et en les déclarant déjà dépassées, elle justifie de ne pas les renforcer. Un classique de l’escroquerie régulatoire, version IA responsable.